Conférence à Louvain 2006

Espérer apporter quelque chose en vingt minutes est difficile. J’irai donc vite. Parler du contexte en architecture ne signifie-t-il pas que nous en avons radicalement perdu le tissu qui donnait du sens à nos actes ?

« c’est seulement lorsque nous pouvons habiter que nous pouvons bâtir » : Dans une conférence intitulée « bâtir habiter penser » Heidegger rappelle que bâtir et habiter sont intimement liés dans la langue : le voisin, celui qui habite à coté, étant bien celui qui a construit, là, à côté de moi.

Heidegger a montré que Habiter le monde est donc dès lors le trait fondamental de l’Etre ; nous sommes parce que nous sommes là, c’est à dire ici, c’est à dire dans un monde qui est partout et qui pourtant n’est qu’ici; et aujourd’hui plus que jamais, au cœur de ce déracinement qui autorise toutes les mutilations de notre paysage, nous sommes parce que nous habitons la Terre.

Habiter c’est être voisin. Et pourtant n’est-ce pas la pensée lucide du déracinement qui est un appel à l’Habiter ? C’est la pensée du déracinement, la pensée de cette perte du lien qui nous liait au plus lointain à travers le plus proche, qui permet de ne plus voir ce déracinement même comme une misère.

Le problème est-il réellement nouveau ? Définir un contexte pourrait bien être un piège : Suffit-il de constater que nous bâtissons les pires paysages de l’histoire de l’humanité pour retrouver par l’extérieur les règles qui permettraient d’entrer de nouveau en contact avec lui ?

Nous poserons qu’il n’en est rien : ce serait nier que les vomissements consécutifs à la spéculation effrénée sur la Terre et l’espace, ne sont que le signe visible de l’exploitation à mort de la Planète, culminant dans le désastre environnemental qui nous attend.

La proposition est que cette incompréhension de plus en plus visible du paysage, du contexte, est le signe d’une problématique plus vaste et plus profonde.

Nous pouvons trouver l’image de notre propos dans l’intervalle entre le Timée de Platon et la Physique d’Aristote , où se joue à la fois l’abandon de la pensée mythique et symbolique et la première volonté de faire science.

Platon, parlant de la création du monde, nous dit que le lieu est non pas l’endroit où sont les choses, mais ce qui situe les choses : Pour Platon encore, le lieu, qu’il appelle Chora , est ce par quoi les choses accèdent à l’existence. Ce lieu est aussi la Terre, qui possède cette double dimension à la fois de génitrice et d’intermédiaire. La Terre est la Matrice des choses, le lieu où elle les fait naître, et l’intermédiaire à la fois indispensable et créateur, entre les principes immuables des choses et leur réalité.

Réceptacle, Matrice articulant les Mondes, Nourrice-Empreinte des idées, en un mot la Chora –Terre est analogue à l’Ame du monde, qui reçoit, fait vivre, intercède, protège et accueille.

Il ne faudra pas plus d’une génération pour qu’Aristote, engageant le premier travail scientifique, évacue cette cosmogonie, qui s’articule autour d’une géosophie, et d’un même geste évacue la féminité primitive du sentiment d’appartenance et de reconnaissance de la Matrice- Ame du Monde Nourricière, pour définir le lieu comme la limite immobile du corps enveloppant.

Il dissout ainsi dans la science l’ontologie d’un genre particulier que tout le passé avait accordé à la terre, cette terre qui était aussi le Lieu qui accueillait les images.

De cette définition sortira toute la science moderne de la géo-métrie, les corps pouvant être définis par leur limites immobiles, qui sont dès lors des quantités continues et mesurables.

Sautons cette longue période du Moyen Age, où certes l’autorité intérieure se confond avec les commandements divins, mais où les champs se comptaient encore en jours de travail, que l’on appelait un journal, parce qu’il représentait l’espace rectangulaire du travail journalier d’un homme : c’est à la renaissance que ce passage aboutira à la géométrie cartésienne, définissant les corps comme res extensa, polaires de la res cogitans, définitivement mesurables par tout cogitans digne de ce nom.

Le calcul algébrique, transformant cet espace mesurable en vecteurs et qui est à la base de tous les logiciels de dessin que nous utilisons tous les jours sans y penser, et de toute la géométrisation de la planète, culmine pourtant dans l’œuvre d’un des textes fondateurs de la science contemporaine dont l’auteur a en vue le but de toute connaissance : la maîtrise et la possession de la Nature.

Si la catastrophe a dès lors une origine, où à tout le moins une histoire, qui remonte aux temps les plus éloignés de l’écriture et de la volonté de faire science qui imprégna l’occident, on peut alors voir la problématique environnementale comme rien d’autre que la longue histoire de la création de l’homme, de l’homme se formant, se hissant hors des règnes de la nature.

Ce hissement pourtant ne se fait pas seul. En aucun cas il ne tombe du ciel, ni n’émane simplement de la Nature : il se fait en construisant ce que nous appellerons les objets techniques, ou plus exactement les systèmes techniques.

L’histoire de ces systèmes techniques de maîtrise toujours plus avancée, qu’ils avancent jusqu’au cœur de la vie à travers les manipulations génétiques, ou jusqu’au cœur des constellations et des comètes, est l’histoire d’une extraordinaire excarnation qui est aussi synonyme de la création du monde en tant que monde. Monde technique au sens large, civilisé, dont nous ressentons aujourd’hui que la déterritorialisation engendre des objets qui atteignent un tel degré d’autonomie que nous ne pouvons qu’en pressentir, même confusément, le danger.

Danger, car nous savons déjà qu’il y a de fortes chances pour que Notre Matrice Nourrice n’accueille cette maîtrise qu’avec réticence, puisque ce qu’elle commence à nous faire sentir n’est plus ignoré que des aveugles et des sourds.

Dès lors, si ces constats sont un tant soit peu pertinents, c’est la question du contexte qui devrait être élargie :

Comment en effet ne pas voir :

la problématique énergétique et la performance des bâtiments à la fois reliée au cours du pétrole, à la guerre en Irak, et à la possibilité de laisser la porte de la terrasse ouverte parce que l’on court après le ballon, comment ne pas voir l’architecture s’élevant de terre comme construction faite de matériaux qui ne pourront jamais que être issus de la terre, quelle que soit leur degré de  transformation.

Comment ne pas voir ces matériaux mêmes aujourd’hui comme les produits de systèmes techniques élaborés par des logiques de plus en plus autonomes, en un mot décontextualisées, et par cette autonomie même, décontextualisants.

Comment ne pas voir ces systèmes techniques maintenus en place par l’ acceptation muette et sans vergogne des individus, occupés qu’ils sont chacun à tenir la tête hors de l’eau, même et peut-être surtout s’ils n’ont pas choisi de résister ?

Comment en effet ne pas voir cette résignation muette comme l’étouffement progressif par le système technique économique-spéculatif-industriel qui construisit le monde contemporain, comme l’étouffement de la participation, et, à travers la perte de cette appartenance commune que nous avons perçu comme un long processus d’excarnation, comme corrélatif de la mort de la communauté, dans le sens où cette communauté matrice avait toujours un paysage réservoir de mémoire reconnu comme bien commun et non comme objet, et par là comme objet de profit ?

Dans ce sens, la mort qui nous a déjà atteint est une mort esthétique, une mort centrale d’un ressentir ensemble aujourd‘hui agonisant, mangé de tous les cotés par une économie spéculative autonome, et par une industrie culturelle fournissant à l’envi du prêt-à-penser.

Dès lors, couleurs et textures ne parlent plus ; Matières mesurables, calculables, extensives, et transportables,  elles ne disent plus leur intensité, le jour et la nuit, les saisons dont elles sont issues , le doux ou le fort, leur mémoire millénaire, la joie du lisse ou du rugueux, de la patience du travail des mains de l’homme, d’une attente, d’une rencontre et surtout d’un étonnement. On comprend mieux dès lors pourquoi ce contexte n’est plus reconnu, puisque le paysage n’est plus ressenti comme matrice commune, c’est à dire comme réservoir de mémoire et comme gardien du temps.

Les matières qui érigent pourtant les surfaces de notre intimité et de notre vivre ensemble, n’ont plus dès lors ni proportions ni échelle : elles ne servent plus à accueillir la lumière, ou le chant du mystère d’exister sur la terre pendant ce temps si court.

De ce tableau peut-être noir, il semble qu’il reste pourtant un espace, un espace encore inexploré, qui pourrait ne pas être un retour au passé, un passé qui ne reviendra jamais.

Il pourrait apparaître de manière toujours plus cruciale que le problème écologique est bien un problème culturel trouvant sa racine dans la conception profonde d’une Terre exploitable jusqu’à l’épuisement, et par là qu’une nouvelle image de l’habiter sur Terre soit à construire. Ainsi entendu, le contexte d’un lieu pourrait se trouver lui aussi élargi aux êtres humains et à leur conscience même, et apparaître comme un problème éminemment politique, au sens premier du terme de l’art de vivre ensemble.

Cet ensemble est aujourd’hui planétaire ; chaque litre de mazout consommé participe à la fois du réchauffement de la planète, de la spéculation boursière, des guerres construites de toutes pièces et de l’exploitation d’un Tiers-monde qui en constitue encore la presque totalité.

Nous avons dit que cet Avoir-Lieu était notre nécessité. Il s’agit bien alors d’un problème politique : les choix des critères de ce qui doit être reconnu comme validant le contexte d’une architecture, par le fait même de ces choix, est toujours politique. Prétendre ne pas en faire, c’est à dire produire des objets esthétiques qui négligeraient cet élargissement, est peut-être la pire des politiques, celle du retranchement de l’auteur de projet, du maître de l’ouvrage, ou du promoteur, dans un processus d’élaboration ayant d’autorité, et par avance, déterminé ces choix.

Que ces choix soient surdéterminés par les valeurs de profit ou par l’industrie culturelle est une évidence qui fait ressortir la nécessité urgente de reconsidérer l’esthétique même, en la ré-incluant dans un sentir ensemble qui dès lors est à construire.

Problème politique puisqu’il s’agit de notre MI-LIEU de vie, puisqu’aussi il est réellement au centre de l’urgence écologique et d’une béance culturelle que nous ne savons comment combler. Il pourrait aujourd’hui être le lieu de l’attention première, le lieu de faire vivre l’ouverture éthique à partir de laquelle pourraient se créer des espaces où l’être humain pourrait vivre sa responsabilité, qu’il s ‘agit aussi dès lors de poser radicalement devant nous comme une anti-esthétique d’une pseudo conservation d’un contexte.

Aucune solution écologique ne se mettra en place de manière suffisamment rapide  afin d’ éviter la catastrophe, aucune culture humaine ne naîtra sur les attitudes totalisantes de cette exploitation effrénée.

L’urgence me semble dès lors ailleurs :, il semble qu’il ne nous reste qu’un Art social à inventer, à la fois méthodique et anarchique, j’entends dégagé de tout principe posé de l’extérieur et par quiconque, une aesthésis, un sentir ensemble partagé, une création et une science des relations, qui consisterait dans le mouvement même de son autocréation participative, abordant dans son autogenèse à la fois la créativité des êtres humains et les résistances du passé.

Comment dès lors prétendre qu’un objet puisse encore exister par soi-même. Il ne peut plus s’agir dans ce sens de créer des objets, fussent-ils adéquats. Mais Aborder les projets en l’abscence de tout projet, transformer le contexte en pure altérité, en pur il y a, dans une volonté d’effacement ancré, dans l’intensité de la conscience que c’est dans la conscience du combat qu’elle se forge elle-même et que se construiront les lieux porteurs de sens.

Il s’agit peut-être alors pour chacun de résister : à sa mesure, à son échelle et avec douceur. Parce que plus personne ne peut nous dire comment faire. Ces Dieux qui guidaient la communauté, et ce climat (mais n’était-ce presque la même chose) sont partis.

Nous voilà libres en apparence, mais voilà qu’ils reviennent.

La participation alors ne peut se construire que sur les consciences. Et ce devenir politique se fonder sur le postulat qu’il n’y a de conscience que dans les individus libres, libres de métamorphoser cette longue aventure d’éveil de la conscience et de maîtrise de la Nature, en une conscience libre et partagée de notre Matrice commune.

C’est bien elle, à travers les forces de ce que nous appelons le climat et qui n’est rien d’autre que sa vie, le temps en fait, qui deviendra notre contexte, à jardiner comme dit Gilles Clément, élargissant la tâche à une anthropologie de la non puissance, du respect, de l’accueil, de la participation et de la reconnaissance, en un mot en une écosophie qui n’a comme seule clé que la conscience humaine dans son intériorité.

Je sais à quel point engager de pareils propos peut paraître utopique, déplacé, et assurément éloigné de ce qui se vit dans les administrations, dans le monde politique, et dans les entreprises.

Pourtant, notre questionnement est bien en train de devenir planétaire, le globe sillonné en permanence de localisations satellites, la stratosphère habitée par des réseaux d’informations qui ne nous appartiennent plus : dès lors  l’absence de centre de notre univers matériel contemporain fait radicalement de tous les lieux le centre du monde : si le centre est partout, il fait de chaque être humain impliqué le centre de la solution à apporter en un lieu, le centre libre de produire lui même sa volonté de participer avec l’Autre à la lente construction de cette conscience commune  et partagée qui n’existe pas encore.

Cette conscience du défaut de communauté, pour celui qui la vit, est d’abord un drame : un abîme de séparation sans solution.

De cette écosophie au cœur politique constitué de communautés participatives libres reconnaissant en elles le passé commun d’une humanité qui les fonde, apparaîtra alors la Terre somme sujet.

L’adéquation au contexte, ou le contraire, dès lors s’évanouit comme fiction, tout entière qu’elle était uniquement redevable du passé, pour se métamorphoser en réponse synthétique de toutes les forces présentes en un lieu : paysages et formes, mais aussi société, histoire et culture.

Cette intériorisation-clé fondée sur ce défaut de communauté humaine est un processus : c’est à travers ce processus même que se construirait une inversion complète des valeurs en une anthropologie engagée, bien au delà des problématiques formelles, qui est, dans le monde de la création d’espace dans sa presque totalité soumise à la spéculation.

Cela n’est pas dire autre chose que la nécessité d’un changement d’attitude, un art politique du vivre ensemble à inventer, quelle que soit de toute manière l’issue de la colère des forces dont nous avons négligé à la fois la puissance et l’équilibre fragile. L’architecture redevenant dès lors le corps physique conscient de la communauté inscrivant dans sa permanence notre mémoire commune, signifiant notre appartenance au monde, notre liberté de l’avoir reconstruit consciemment, et rejaillissant dès lors sur les corps des hommes qui y vivront leur temps à leur tour : une architecture réservoir des temps futurs qui dira la pensée des hommes et de leur responsabilité.

Une architecture homéo-pathique, porteuse des informations de cette conscience renouvelée de notre appartenance. Le contexte d’une architecture n’étant rien d’autre que ce qui s’écrit avec elle dans son processus d’élaboration même.

J’oserais dire alors que c’est dans l’absence de règles autres que l’engagement sincère dans l’expérience, et dans l’écoute de l’expérience partagée et radicale du non-savoir que réside l’ouvert vers cette communauté du vivre ensemble sur terre, engageant à la fois son propre retournement  et l’éclaircissement de cette Terre qui nous concerne tous.