Espace, anthropogenèse et esthétique

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Écologie, liberté et responsabilité commune

Nous éclate à la face un problème de civilisation sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Nous avons par nos activités profondément bouleversé les cycles de vie qui assuraient notre propre subsistance, et par là mis en danger réel notre existence même. Nous voilà confrontés à une vérité inouïe dans l’histoire de la vie : la question de notre responsabilité dans la possibilité de notre propre autodestruction, et par là même, devant ce que la tradition appelait le franchissement du Seuil : l’obligation de se regarder en face. L’humanité est sur le seuil, sur le seuil de la stupéfaction de sa propre destruction collective. Ce qui ne veut rien dire d’autre que devant le seuil de sa propre responsabilité, et donc de sa possible liberté.

Les bouleversements climatiques ont atteint déjà un degré que nos gouvernements irresponsables nous cachent, et les conséquences dramatiques qu’ils entraîneront restent encore sous-estimées par tous : six mètres de montée des eaux en 2050, un milliard de réfugiés climatiques, deux milliards d’êtres humains confrontés (pour ne pas dire décimés) par la sécheresse. Que faire ?

Les effets de serre sont déjà perceptibles dans bien des parties du monde. Les impacts des pollutions chimiques, les manipulations génétiques, la prolifération des organismes génétiquement modifiés sont quant à eux à peine envisagés. Il y a de fortes chances que les conséquences de ces manipulations effrénées sur le vivant ne deviennent conscientes qu’au moment de leur impact sur la vie même. Mais qui est prêt à abandonner son portable devant la désorientation des abeilles ?

Il y va pourtant bien d’un seuil : que ce soit le méthane de la toundra, ou la désalinisation des océans, l’impact des activités industrielles humaines sur l’organisation de la vie produisent des altérations qui se manifesteront par la nécessité vitale de la biosphère dans son ensemble de revenir à un équilibre, le plus rapidement que la vie le permette. Ces effets de seuils sont encore largement sous-estimés : par leurs accélérations, ils seront autant de la revanches du Bios sur notre aveuglement. Ils se dresseront pourtant, avec une violence pour les populations et les milieux de vie, à travers une légitimité dont la conscience ne nous effleure même pas.

Si aucun acte à lui seul ne peut résoudre le problème, aucun discours ne l’aborde pourtant dans sa complexité. Les attitudes de repli de l’écologie profonde, prétendant renouer avec une spiritualité ancestrale de lien, ignorent radicalement la question de la relation nouée depuis l’aube de l’humanité avec la technique. Le discours marxiste en fait tout autant, réduisant les possibles à l’aune d’une émancipation illusoire. Les discours de l’ingénierie verte, prétendant solutionner le problème à coups de capteurs solaires ou d’éoliennes, est vraisemblablement encore plus aveuglé sur le fondement du problème.

La question écologique est un problème de civilisation.

L’imminence de ces bouleversements est consécutive du projet de l’occident : ce qui apparaît aujourd’hui comme une arme de destruction massive, bouleversant les cycles de la vie à des échelles millénaires, s’enracine en fait profondément dans le socle épistémologique, philosophique et spirituel de l’occident. Pour y faire face et y répondre, c’est ce fondement même qui doit être remis radicalement en question.

Que l’on ne s’y trompe pas: Les décrets d’état d’urgence ne masqueront plus si longtemps la collusion monstrueuse des Etats avec l’idéologie du libre-échange des biens: l’Etat dans sa forme moderne est d’abord, et aujourd’hui presque plus rien d’autre, que le premier garant du libre commerce, autrement dit de la libre exploitation et de la libre domination. Que les Etats décrètent l’urgence, l’austérité pour tous et le soutien du grand capital, ou la fermeture des frontières aux migrants, … montre à suffisance qu’ils seront incapables de « gérer » lorsque ces bouleversements (et ce moment n’est pas si loin) percuteront les formes sociales actuelles.

Plus encore, les catastrophes que nos enfants devront affronter s’annoncent aussi sur d’autres plans : la décomposition radicale des structures sociales, le court-circuit des apprentissages ancestraux, la grande entreprise d’anesthésie de l’industrie culturelle transforment radicalement l’humain et les communautés, à des échelles inconnues jusqu’à ce jour.

Le capitalisme occidental, sur le socle de l’abstraction de l’Espace et du Temps, apparaît dès lors comme une civilisation de la Domination, sur la Nature et sur l’Homme lui-même, dramatiquement destructeur des structures fondamentales de l’appartenance irréductible de notre Etre au monde. Il devient dès lors impossible, sans être naïf, de ne pas soulever d’innombrables aspects perpétuellement occultés de la question. La destruction de l’environnement est corrélative de la production de système de valeurs, et surtout de l’idée de la possibilité de l’équivalence des valeurs. Cette production de l’équivalence des valeurs, qui est au fond l’absence de valeurs, est en elle-même responsable de la destruction et de la perte des patrimoines, c’est-à-dire des mémoires locales. Nous y reviendrons.

Elle l’est tout autant de ce qui s’enracine au plus profond dans le projet de l’occident : le projet de la domination est impensable sans la production de subjectivités normées, et par conséquent sans les dispositifs de productions corrélatifs.

Le grand projet en fin de compte pourrait bien être la grande anesthésie. La grande an-esthésie nécessaire, ce gigantesque lavage de cerveau et d’affects  organisé, devant servir à supporter le plus longtemps possible la grande entreprise de la domination et de la catastrophe planétaire.

Cela commence sérieusement à ressembler à une fin.

L’ignorance des hommes de la justice profonde liée à la Terre en tant que lieu de la vie n’en sera que plus dramatique lorsque sera venue l’heure de la conscience. L’urgence, l’impossibilité à agir sont des an-esthésiants encore plus puissants : A quoi bon ? Qu’est-ce que cela y changera ? Dancings-disco, stupéfiants, anesthésiants de toute sortes, se dévoilent sur le même plan que les séries de star-académies ; club échangistes et cocaïnes surfent sur les mêmes angoisses ; sport, idéologies de la performance et prestige font le reste. Nous avons atteint un niveau vertigineux de vide intérieur et de lien avec l’idée même de Sens.

La Terre est pourtant le lieu de la Loi. Aucune loi n’est apparue, à la responsabilité de ceux qui l’édictèrent, ailleurs qu’ici. Dès lors la question : comment pu se constituer cette grande entreprise de domination, corrélative du capitalisme ? Etrange destinée de l’avènement du moi, désorienté comme jamais, devant cette identité qui constitue son prestige, et qu’il n’a de cesse pourtant de continuer à remplir.

Il semble qu’il est temps de questionner la construction du Sujet en tant que porteur de vérité. Où est passé l’autre ? Où est passée cette altérité fondamentale, labilité ancestrale de l’individualité s’autorisant des contacts, des relations, des identifications et des liens. Se reliant. L’identité prétendue du moi, intériorité excarnée dégagée de ses responsabilités politiques et sociales, jouisseuse d’elle-même, de son autonomie illusoire, de ses possessions  et de son prestige, est construite sur la recherche spirituelle du moi porteur d’une vérité individuelle. Cet aveuglement, construit de toutes pièces afin d’établir le sujet isolable et isolé, signe l’aveuglement devant l’altérité fondamentale de l’espace, et la fuite devant la responsabilité et de l’engagement. Que cette identité se construise sur des idéaux bourgeois (la possession) ou anachorètes, il y va de la même illusion : nous existons parce que nous sommes porteurs en nous de la vérité, en Nous-Mêmes, donc en dehors du Relié.

Dès lors, de cette inertie à double visage se construit l’occidental béat et content de lui-même. Porteur d’une identité et ignorant de ses appartenances, fuyant devant cette immanence absolue et frémissante, le sujet s’abandonne à sa jouissance illusoire et dévastatrice sans plus d’angoisse.

C’est pourtant dans la volonté de faire science que s’enracine la catastrophe. L’extraction progressive du sujet est le corollaire obligé de la considération des objets en tant qu’objets, et l’ensemble de ses propositions se confond avec une épistémologie éperdue de la domination ignorante d’elle-même, tant elle se persuade de sa bonne foi.

L’état, dans sa forme moderne, est la structure magnifiée de cette imposture ravageuse. La liberté du commerce est, pour tout dire, le dernier des arguments justifiant le massacre : certes les Indiens, les esquimaux et les aborigènes sont attardés, mais ils ont quand même une âme. Nous ne les massacrerons que s’ils s’opposent à la libre exploitation et à la libre circulation dont nous possédons le droit, qu’ils ne s’opposent à la « libre » occupation de l’entièreté du Monde. Monde libre dès lors, et à tout jamais, d’une autre vision.

Cette esthétique du sujet ne porte en elle aucune raison de se remettre en question. Il y va de la production industrielle de sujets dont l’inconscience va de pair avec leur insertion dans les systèmes de consommation et de production. Là est la racine de l’objet de la domination de l’industrie culturelle : constituer en masse les sujets adaptés, repus et ignorants de la manipulation qui les constitue pourtant. Welcome to Pig City.

Espace

Le socle épistémologique de l’occident était pourtant parfaitement clair. Il s’agissait de construire les instruments de pouvoir nécessaires à la domination sur les autres peuples « barbares », esclaves par nature[1]. Un double mouvement constitue la domination et il prend de multiples formes: associant abstraction de l’espace et du temps avec la production du sujet, ce double mouvement veut s’arracher au discours mythique et faire science, tout à la fois. Depuis Aristote, autrement dit depuis que l’on discourt sur le discours des autres, la volonté de philosopher rime étrangement avec le paradigme abstraction/objet isolable/vérité, et ce vertigineux sujet isolable que la moindre conscience honnête cherche toujours. Temps et espace sont les contenants vides dans lesquels doivent se poser des objets, afin que se réalise le miracle attendu : la construction du sujet.

Sujet éclairé par l’enseignement qui n’aura plus, une fois celui-ci assimilé, qu’à se glorifier de l’abandon d’un discours magico-mythique qui constituait ses appartenances anciennes. Gaïa peut se replier sur elle-même, les dés sont jetés. On ne rêve plus la Terre : on la maîtrise.

Cette dimension symbolique de nos appartenances était pourtant encore présente sous forme d’ombre chez Platon. Ombre coriace s’il en est : « Chora », le lieu de la vie, forme matricielle de toutes les existences, espace de l’être qui ne rentre ni dans les sensibles ni dans les intelligibles, autrement dit le lieu de la vie miraculeuse que nous avons en partage, est le troisième terme, ce tiers inclus flou et indéterminé qui n’est ni spirituel et immuable, ni matériel et corruptible, inassimilable à toute philosophie dualiste, est en un mot la Mère des choses : la Terre vivante et habitée.

Aristote n’en fera qu’une bouchée : une fois la physique établie, c’est-à-dire la définition abstraite de l’espace et du temps, la dimension symbolique de notre appartenance sera, jusqu’au vingtième siècle, radicalement écartée. La physique d’Aristote, dans sa volonté de domination, renvoie au magasin des accessoires la dimension symbolique de notre appartenance au monde : la dimension matricielle de la Terre qui était jusque-là essentiellement participative. Et avec elle l’essentiel peut-être, qui alimentera les larmes de ceux qui seront obligés de nous suivre sur Terre : la reconnaissance.

Cette Matrice se constitue à travers notre appartenance obligée à elle, autrement dit à travers la reconnaissance de la mémoire commune et de son expression : le symbolique. Le symbolique n’est rien d’autre d’abord que la Présence en l’ici de l’absence des autres, présence sur terre, au creux des choses, de ceux qui nous précédèrent. A travers cette présence, Chora accueille dès lors en elle la responsabilité vibrant dans nos gestes de leur appartenance au flux continu de la vie. Elle se dissoudra lentement sans arrière-pensée dans la volonté de faire science.

Il faudra du temps pourtant pour que se réalise ce projet dévastateur. Tout résiste. Les plaines et les champs continuent de s’illuminer sous le soleil et la rosée, les rivières et les sources de chanter, les pierres de signer la présence, les forêts de se noyer dans leur profondeur. Les champs continuent de se compter en journaux, les chemins de se tracer entre les communautés à travers leurs paysages et de se compter en jours de marche, les arbres de parler des évènements et des croisements, bref les lieux de parler de rencontres. Les récoltes continueront longtemps d’être effectuées à la main, les outils d’être polis de savoirs, les paysages d’accumuler les savoir-faire, les feux de l’hiver de s’entourer de paroles d’expériences et de toute la vie vécue, les nuits d’engendrer les forces des jours futurs. L’espace entier continuera de vibrer de l’amour et de la guerre, des reconnaissances et des conflits, des mémoires et des naissances : en un mot, l’espace continuera encore longtemps d’être traversé d’appartenances et de reconnaissances. Il faudra attendre longtemps, jusqu’à la Renaissance, pour que s’individualise définitivement le sujet occidental.

C’est à la philosophie de Descartes qu’il appartient, symptomatiquement, d’avoir associé définitivement la géométrisation de l’espace et la vérité aveugle du sujet[2]. L’abstraction de l’espace, confondue avec l’étendue et par conséquent calculable, se constitue dans un même geste avec cette idée folle de vérité du sujet : c’est précisément par notre non-appartenance au monde, jusque dans la négation des processus vitaux qui nous animent, que nous pouvons avoir accès à la vérité et que se constitue notre tombeau : cette ontologie du cadavre.

Cette ontologie im-monde[3] dont le projet conscient est bien « la maîtrise et la domination de la nature » se donnera les outils nécessaires: la géo-maîtrisation, et la discrétisation du continu de l’expérience en éléments simples et mesurables. Transformée en calculs algébriques, puis en vecteurs, cette ontologie forme la base substantielle de tous les outils de domination actuels : théo-dolites aujourd’hui informatisés et reliés aux satellites, l’ensemble des ordinateurs et des  réseaux informatiques, les logiciels d’imagerie assurent la planification et le contrôle généralisé sur l’ensemble du globe.

Leibniz protestera. Il sera, lui aussi, à tort bien entendu (mais il faut bien avoir « raison »), renvoyé dans les cordes par Newton. Il faudra attendre la phénoménologie, avec Heidegger puis Merleau-Ponty, pour que soit requestionnée enfin notre appartenance irréductible au monde.

Ce qui caractérise ce mouvement initié avec l’Antiquité occidentale, et rejouée avec la Renaissance, est la nécessité, pour cette conception mécaniste du monde, de la conception d’un Dieu transcendant, extérieur à la Terre, et injectant en continu l’esprit et l’énergie dans le Monde. Étrange destinée que cette épistémologie : pour s’être rendu maître et dominateur à ce point, il aura fallu poser la vérité comme fondée dans l’absence de corps, qui est tout autant l’absence de liens.

Avec un peu d’attention pourtant, il n’aurait pas été difficile de voir que nous continuons de respirer pour penser (donc pour accéder au vrai), et que, tout sapiens qu’il est, l’homme ne se constitue jamais qu’une intériorité reliée :  espace intérieur en flux permanent, à l’intérieur duquel transitent et se transforment les matières du monde. Informations, matières, sécrétions, constituent les flux changeants sans cesse de notre corps vivant. Intériorité reliée, être vivant avant que de penser, marquant dans la conscience l’existence d’une extériorité certes, mais qui ne peut plus dès lors être objectivée.

Plus profondément encore, concevoir les flux et les interdépendances entre intériorité affective, psychique et spirituelle et intériorité au niveau biologique, rend indispensable de concevoir une écologie spirituelle (une écosophie disait Félix Guattari) qui l’insère immédiatement au niveau social et au niveau du sens. Cette écosophie, cette transversalité ontologique des écologies, oblige à concevoir une immanence absolue, dont la transcendance et l’historicité ne se manifestent qu’à l’intérieur d’elle. Une phénoménologie attentive des flux des éléments les ferait voir comme les supports silencieux mais vitaux de toute pensée et de toute organisation humaine : l’air que je respire est l’air de tous, l’eau qui me désaltère est l’eau de tous.

Personne ne possèdera les éléments.

Jamais.

Et dans cette folle prétention à la domination progressive des éléments, jusqu’au feu de l’énergie nucléaire, gît la racine de l’orgueil et de l’illusion de notre culture, aveugle sur les flux immémoriaux qui la traversent et la constituent.

Il suffirait pourtant de s’arrêter, un temps, et d’écouter.

Corps, corps vibrant traversé, nourri, lavé, informé, stimulé, apaisé ; de flux de nourriture, de liquides, d’air, de chaleur, de tendresses, de sourires, de contacts, d’échanges, desquels émergent, miraculeusement parfois, un état d’être conscient.

Anthropogenèse

Cette émergence est notre transcendance. Comme dans tous les milieux, la transcendance intérieure du milieu humain en constitue la vitalité. Dans le cas du milieu humain, cette transcendance est immédiatement sociale, politique, culturelle et spirituelle. Elle l’est parce qu’elle est toujours technique et immédiatement symbolique : l’extériorisation technique est toujours symbolique parce qu’elle nous fait d’emblée participer de notre milieu humain, qui fait que la Terre est Monde.

L’espace dans ce sens n’a jamais été ce contenant vide dans lequel sont posés des objets que contemplent et manipulent des sujets : la Terre ne sera jamais le lieu de la domination. Ceux qui le pensent encore l’ont mal compris : ils n’ont pas compris qu’il ne s’agit qu’une question d’échelle. Et donc de temps. Ils ne voient pas que la Terre porte en elle la Justice qui réintégrera ces bouleversements dans ses cycles de vie. Qu’importe, pour la Vie, le temps qu’il faudra. Les calculs de nos économistes planificateurs sont tous faux, mais ils ont envahi les consciences. Cela changera.

L’espace de la Terre est notre milieu, et le seul. Milieu constitué par le dépôt des objets humains, et milieu à l’intérieur duquel se sédimentent alors la présence de ceux qui nous précédèrent. L’espace de la Terre accueille et conserve la présence des morts passés sur terre avant nous, et constitue par là le milieu technique et symbolique dans lequel nous nous formons à notre tour. Milieu unique entre tous, milieu humain alors inouï pour qui sait le voir : milieu qui n’est humain que de cette permanence dans l’espace, de cette temporalité déposée là, de cet avoir-eu-lieu-avant qui persiste aujourd’hui.

Le regard plonge alors dans la profondeur de la reconnaissance, au sens le plus fort. Tout ce qui m’entoure, tout ce qui constitua mon intériorité d’humain en tant qu’humain est construit de la présence des autres, remontant à l’aube des temps.

Cette extériorisation technique déposée dans l’espace est toujours symbolique. Elle constitue par elle-même un fait anthropologique essentiel, pour ne pas dire le matériau même de l’anthropogenèse: une présence dans l’espace de toute l’humanité passée, qui se dévoile alors. Paysages, voies, lieux sacrés et de rencontres, maisons, ponts, barrages, églises, outils, ustensiles, livres, machines, …en un mot la Terre habitée n’est dès lors plus que cela : elle est le fonds, le support et le tissu des présences accumulées et enchevêtrées dans l’espace, et c’est ce fait-là qui en constitue le milieu humain.

L’anthropogenèse est par essence inséparable de son milieu de vie en même temps qu’elle le constitue.

L’histoire serait belle si elle s’arrêtait là : nous n’aurions inventé que les faux pour faucher les céréales, les pirogues pour pêcher, l’arc à flèche pour chasser, et, disons, la charrue…

L’anthropogenèse ne s’arrête pas, jamais. Elle fonctionne par seuils, à travers lesquels les inventions techniques conditionnent les structures sociales et les corps, en un  mot les comportements. Chaque extériorisation technique constitue en retour le milieu d’apprentissage à l’intérieur duquel les êtres humains vont vivre, et qu’ils vont modifier à leur tour par leur inventivité. Apprentissages et transmissions sont liés : nous naissons, apprenons et nous nous constituons, jusque dans nos corps, au sein de ce milieu humain.

Ces milieux technico-symboliques forment la trame historique vivante du fait humain essentiel : la transmission de mémoire et la responsabilité qui en découle.

Les nombreux seuils technico-symboliques que l’humanité traversa furent à chaque fois tout autant des grandes grammatisations[4]: une création de milieux renouvelés par les techniques et supportant l’évolution de l’humanité. Ces grammatisations furent toujours dans le même temps un court-circuit, instaurant une nouvelle donne, un nouveau milieu peuplé de nouveaux objets et de nouvelles techniques : de nouvelles possibilités d’apprentissages.

Les grammatisations industrielles (depuis l’imprimerie jusqu’aux derniers protocoles Internet) sont aujourd’hui toutes soutenues par des machines alimentées par l’énergie fossile. Cette très grande mutation de nos systèmes d’apprentissages depuis quelques siècles n’est pas même entrevue. Elle constitue pourtant des courts-circuits dans les systèmes d’apprentissages jamais égalés à ce jour, à travers les ruptures de temporalité que ceux-ci engendrent. En un mot, elle ont pris, par essence, la place d’une transmission collective, en construisant des milieux artificiels construits par des machines.

Que les grammatisations aient de tout temps constitué les subjectivités forme l’architecture du processus de l’anthropogenèse même. Mais les gigantesques structures de grammatisations actuelles, soutenues par une énergie fossile sans précédent, constituent le plus grand court-circuit, la plus grande coupure jamais effectuée dans la continuité de la transmission des savoirs, le milieu le plus idéal pour la construction industrielle du sujet isolé des autres et de son milieu.

Ce milieu humain est toujours déjà technique et symbolique parce qu’il se constitue à travers les affects des êtres qui, à travers eux, impriment dans leur corps l’essentiel de leur expérience : la mémoire. Or la mémoire humaine ne fonctionne pas sans affect. Elle est même, en son centre vivant, inscription et reproduction d’affects dans le corps.

Et voilà que se dresse aujourd’hui le seuil dont nous parlions tout à l’heure : les bio-pouvoirs, dispositifs organisationnels des apprentissages de l’humain au sein des sociétés, prennent aujourd’hui un tournant décisif : la domination physique étant entièrement aboutie sur toute la planète, c’est bien sur la conscience que les efforts industriels s’organisent. Pour pénétrer en son cœur, jusque dans le corps des hommes.

Pour continuer d’étendre leur domination, les systèmes de bio-pouvoirs se sont dotés de l’arme la plus efficace qui soit : la grande industrie médiatique. Celle-ci s’attaque aujourd’hui à ce qui faisait le cœur de la transmission : la reconnaissance affective de notre appartenance à la communauté humaine.

Esthétique et politique

Cette esthétique, au sens premier de construction d’affects au moyen de dispositifs organisés, se construit aujourd’hui sur des systèmes machiniques produisant de manière industrielle les affects les plus stéréotypés. Cette industrialisation des consciences, à peine aperçue, se constitue à travers la production d’une symbolique fabriquée industriellement. Cette grande fabrique industrielle de symbolique prend la place de la relation symbolique au monde qui de tout temps se constitua à travers les mécanismes de transmission au sein des communautés humaines. Elle constitue aujourd’hui un gigantesque court-circuit dans les apprentissages, c’est-à-dire dans les circuits longs de reconnaissance et d’appartenance à la communauté.

Cette reconnaissance passait pourtant toujours par des tissus d’attention et de soins, prodigués de manière locale aux choses et au monde. Ces gestes constituaient la substance vivante des communautés parce qu’ils constituaient une mémoire sociale, politique, culturelle et spirituelle et garantissaient l’insertion des subjectivités dans des ensembles plus larges. En un mot, les communautés humaines étaient traversées par des écologies hétérogènes, multiformes, changeantes et stables tout à la fois.

L’industrialisation des activités humaines est aujourd’hui aussi une gigantesque industrialisation de l’espace. Pas un lieu qui n’échappe au contrôle et à l’exploitation effrénée. En parallèle de l’industrialisation des consciences, cette industrialisation constitue la grande grammatisation des comportements à l’échelle planétaire. L’entièreté de l’espace se déploie comme un gigantesque spectacle où s’ébattent les corps solitaires apeurés par cet arrachement.

Cette esthétique industrielle de l’espace, soutenue par le système du capital, lui-même soutenu par l’épuisement de la Terre, marque la rupture avec la dimension fondamentalement anthropologique de notre spatialité.

Françoise Choay a analysé en détail et montré que cette esthétique défait radicalement ce qui apparaît bien comme une compétence anthropologique aussi essentielle que le langage. Compétence qui est en germe chez tout individu, mais qui ne s’actualise que par les apprentissages et la vie en communauté, qui ne s’actualise que par le plongeon de son propre corps, de sa propre vie, dans l’expérience vécue et répétée de gestes immémoriaux. Ces gestes, sans cesse déposés et sans cesse réappris, formaient la trame de la reconnaissance de notre appartenance à notre localité et à ses reliances. À travers ses cardinalités, ses orientations, ses temporalités, ses possibilités de rencontres et d’échanges, l’espace se constituait immédiatement (et ce fait anthropologique est sans origine) comme un espace de transmission et de reconnaissance, comme un espace d’appartenances. La Terre était le lieu de la Justice, du Combat certes, et du possible de l’Amour.

Le principe de l’état libéral, le principe de la libération du commerce (le fait de considérer la planète comme un terrain de jeu pour sa propre jouissance et son propre profit) porte une lourde responsabilité dans la décomposition de la dimension anthropologique de l’espace. Produisant en masse des habitants hagards d’une terre dévastée et sans plus aucun attachement, la doctrine de l’équivalence des valeurs a fondé d’un même geste l’idéologie du sujet isolé, de la conscience et de la vérité intérieure autonome, et de la liberté individuelle.

C’était, et c’est encore, masquer la dimension radicale d’une spiritualité et d’une conscience morale authentique : celle-ci ne se constitue que dans la reconnaissance de son appartenance à une communauté, à un espace, à des localités. Dès lors, au sein de cette communauté de commerce et d’exploitation devenue planétaire, de cette communauté de consciences devenue globale, le lien est rompu à tout le moins sur deux plans.

Il est à l’évidence rompu sur le plan de l’écologie fondamentale des biotopes et de la biosphère. La toxicité et les bouleversements que nous avons engendrés sont sans précédents dans l’histoire de l’humanité. Ceci devrait se régler, nous l’avons vu, à long terme, à travers la légitimité du Bios qui, au fond, n’a que faire de notre atermoiement à ce sujet.

Plus encore, et dans un avenir plus proche, nous nous apercevrons que le lien est rompu au niveau des affects, au cœur de cette sphère centrale qui assurait le lien entre la pensée et les actes, entre la conscience et le corps. Le lien est rompu au creux de notre poitrine, dans la reconnaissance du rythme commun de la respiration du monde, dans l’isolement des corps et des consciences entre elles et au sein d’elles-mêmes.

La légitimité avec laquelle la Terre Vivante rétablira l’équilibre ne nous apparaît pas encore dans toute sa puissance. La libération de l’humanité de la Domination sur le Bios passera pourtant par l’obligation de reprendre en nous, jusque dans nos actes, les conséquences de la destinée et des choix spirituels de la civilisation occidentale. Nous n’aurons pas d’autre choix que cette métamorphose intérieure ou l’extinction de l’espèce. Il est trop tard pour être pessimiste.

Il est temps d’abandonner radicalement dès lors l’idée d’une solution globale. Il n’y en a pas. Il n’y en aura jamais. L’idée d’un gouvernement mondial est le dernier des leurres d’une civilisation à l’agonie.

On ne nous a pas encore interdit de l’espérer : la libération de la Terre passera par la reconstruction de communautés : communautés de communes, à échelle locale, et reliées entre elles, autonomes autant que possible dans leur subsistance (que restera-t-il de nos réseaux d’alimentation ?). Ces communautés se trouveront devant une tâche grave : assurer la transmission à l’intérieur d’un monde en déroute et d’un système de valeurs à bout de forces.

À nos yeux, elles ne pourront l’accomplir qu’en assumant la dimension polaire de ce qui constitua l’épuisement de la biosphère, des écosystèmes, et des structures sociales : en assumant la reconstitution locale d’une anthropologie de la non-domination. Dans la re-création de Lieux, auxquels il faudra revenir, se niche peut-être alors une vraie conscience locale, douloureuse assurément, de notre appartenance commune à un monde. C’est ici, et maintenant, que se joue notre responsabilité.

Communautés renouant avec les apprentissages, communautés d’êtres renouant avec leurs propres corps, communautés renouant avec la reconnaissance de l’implication de leurs gestes sur le social, communautés réparant en leur sein le karma de l’occident. Communautés constituant, à travers les épreuves et leur biographie, des apprentissages renouvelés, reliés et conscients. Une anthropologie de la non-puissance est à construire, et est en germe dans tous les mouvements de communautés, mêmes éphémères, qui s’érigent contre cette Domination que nous ne pouvons plus supporter, mais que nous devrons métamorphoser.

La loi de la Terre n’est pas la loi du plus puissant.

Eric Furnémont

Novembre 2009


[1] Aristote, Politiques

[2] On ne peut mieux dire…voir Descartes, Méditation Seconde

[3] Heidegger, Etre et Temps

[4] Derrida bien sûr, mais aussi Sylvain Auroux et Bernard Stiegler