Pourquoi bâtir encore?

S’il suffisait de s’abriter.

Longtemps, par les anthropologues ou par les architectes eux-mêmes, par les politiciens et les administrations, l’architecture ne fut envisagée que comme cela : un abri contre les intempéries, une protection de la vie intime.
Or, avant tout, l’architecture constitue dans le temps un espace humain : c’est elle qui constitue dans l’espace, en transformant la Terre en Monde, la mémoire du futur, autrement dit c’est elle qui engrange les dimensions sociales, politiques, culturelles, du vivre ensemble sur la Terre.

Plus encore, cet espace humain, aujourd’hui assurément trop humain, constitue la mémoire des communautés passées. L’espace humain apparaît comme le tissu des valeurs, c’est-à-dire des savoir-faire, des communautés qui nous ont précédées. Et c’est lui, dans ses formes, qui transmet, et reproduit, à des échelles très lentes, les systèmes d’apprentissages qui structurent les hommes en tant qu’hommes.
Nous venons chacun de nous au monde à l’intérieur de ces valeurs, nous les incorporons, nous y grandissons, nous y aimons.

L’humanisation de l’environnement, l’humanisation de la Terre, a atteint aujourd’hui des proportions assurément insupportables. L’aube des catastrophes écologiques n’est que le signe avant-coureur de remises en questions radicales de nos fonctionnements sociaux et politiques, qu’il nous faudra affronter. Et ceux-ci, nous le pressentons aujourd’hui, ne sont que les passages obligés, douloureux, processuels et prometteurs tout à la fois, d’une remise en question radicale de notre ontologie. Cette ontologie, qui, jusque dans nos cœurs, forgea la destruction de l’Autre : des autres pensées, des autres tribus, des autres espèces, contaminant tout sous sa domination.

La pensée écologique ouvre aujourd’hui des questions sociales et politiques réelles. Ces pensées entrent en résonance avec le monde figé et étroit d’une politique entièrement soumise au capitalisme ambiant, et à sa pensée de la performance. Sans trouver le chemin (pas encore) vers des nouvelles formes de vie.
Nous voilà dans l’embarras, à tout le moins.

Pourquoi dès lors bâtir encore ?

Simplement parce que l’urgence n’a pas encore ouvert nos droits à questionner le spirituel. Ce spirituel contaminant des individus rois, dominants tout et pulvérisant tout sur leur passage. Cela changera. Nous le savons. Ils ne savent pas que nous le savons, mais nous y sommes déjà.

Nous aurons à changer notre manière de regarder, de sentir, d’agir et de penser. C’est notre spiritualité qui est en jeu, et elle est en jeu dans l’espace. Dans l’espace fini de la Terre.
Cette spiritualité, occidentale sans aucun doute, dominante et destructrice à l’extrême, est contaminante jusque dans les corps : il n’y a là plus de doute, nous le voyons tous les jours. Ces peurs, ces incapacités au changement, cette déréliction devant la puissance formatrice des idées.

Pour le dire encore autrement, il est question de concevoir autrement notre manière de vivre sur la Terre et de concevoir l’humain dans son rapport avec les autres espèces, les animaux, les plantes, les éléments la Terre entière. Il est question d’une écologie spirituelle à venir, avec ses implications politiques, sociales, économiques, locales, concrètes.
Une seule Terre. Et une seule histoire.
Dans tout l’univers, une seule destinée, et, pour chacun d’entre nous, une fois pour toutes. Comment tenir cela entre nos mains, comment l’accomplir ? Comment aujourd’hui être fidèle et juste ?
Si cela a encore un sens.
Souvent nous pouvons croire en regardant autour de nous que ces questions auraient perdu leur sens. Mais pourtant : Qui d’autre que nous aurait une quelconque idée de la liberté ? Ou de la responsabilité ? N’est-ce pas la même chose, tout compte fait ?
À moins que le plus perfide des nihilismes ne nous contamine, ce qui serait bien compréhensible, pourquoi encore bâtir ?

Parce que l’espace d’ici est le seul, et que l’espace nous manque.

Respirer de l’Autre nous manque.

On ne nous laisse pas vivre, contrairement à ce que l’on pourrait croire. On nous laisse hurler dans le désert et la désolation. Alors, un peu partout, surgiront des vies. Surgiront des formes de vie. Des vies de désirs, des vies en forme d’attente.

Désir d’Autre toujours.

Et ce désir est toujours, qu’on le veuille ou non, un désir d’espace. Des désirs pour des corps inscrits dans leur histoire propre, il est vrai. Mais inscrits dans l’espace. En dehors de cela, il ne reste que l’exil fatigué des consciences esthétiques et romantiques individuelles, attachées comme au radeau de la méduse à leur subjectivité subjective.

Mais tout est en l’espace.

Là se transformera le Pouvoir.

Désir d’espace, puisque là est le Lieu. L’espace est le lieu du Pouvoir. Si la terre est le lieu du pouvoir, de son inscription, de sa transmission inconsciente, elle est aussi, et elle sera, le lieu de l’émancipation. Nous ne l’oublierons plus. Nous savons qu’elle sera aussi le lieu de la justice : juste retour.

Pensées à prendre avec exigence et modération : pour ne tomber ni dans les communautarismes planétaires et les gouvernements de la multitude impersonnelle, gouvernement mondial qui combattrait un impérialisme contaminant par une illusion dépourvue d’échelle, de contact, de mains dans la terre, de pleurs, de sueurs, d’odeurs, de récoltes, de tendresses et de relations. Toujours situées. Et pour ne tomber non plus dans des fascismes faciles, si simples en fait, d’immunité repliée sur des quelconques nationalismes dont la forme de base, et extrême, n’est en définitive que l’individu. Cet individu infâme et construit. Isolé.

Il nous reste à bâtir la résistance.

À ce moment.

Alors, notre tâche aujourd’hui.

Ecologie matérielle
Supprimer les toxiques, s’informer sur l’origine des choses, savoir à quoi l’on se relie, prescrire, conseiller, mesurer, dans le bon sens du terme, certes, au cas par cas.

Énergie (s) et réseaux
Tendre vers l’autonomie vis-à-vis des réseaux. On sait que c’est irréalisable entièrement, aujourd’hui. Y tendre. Ces réseaux sont les pires outils de contaminations : ce sont eux qui nourrissent notre sentiment d’indépendance et de liberté.

Local
Chercher, traquer, construire le local. Qu’y-a-t-il là ? Ici ? Bâtir avec le plus proche, avec le moins possible, si l’on sait. La terre et les arbres, d’abord; la lumière, le soleil, l’orient dans les formes. Essayer.

Écologie sociale
Bâtir ensemble. Nous ne pouvons plus rien imaginer d’autre. Une écologie appliquée ne s’appliquera, justement, que par l’implication des individus dans des corps sociaux renouvelés, cherchant leur identité à leur échelle. Nous appelons de telles démarches de nos vœux. Nous y investissons notre regard, notre écoute, notre sensibilité, notre pensée, notre force.

Politique et processus
Cela se fait. Cela s’engage. Dans la confiance et dans la reconnaissance. Dans un ressentir ensemble.

Écologie spirituelle
Dans les communautés à venir, qui affronteront les catastrophes écologiques et sociales, est en germe une conversion. Un dialogue, un cheminement. Pour chacun des êtres. Dans sa reliance et ses systèmes de reconnaissance. Une évolution spirituelle propre, visible, palpable, que nous appelons de nos vœux, devant chaque aube.

Échelles
Reconversion massive si l’on veut. Elle le sera. Mais à différentes échelles. Échelles toujours locales et situées, toujours tissées, brutes et douces, de relations et d’amour.

Résister
Alors. Entrer en résistance. En assumant la violence que l’on nous fait. Se relever de cette destruction. Dans cette résistance sont impliqués tous les êtres. Des formules (magiques ?) sont à trouver pour habiter à nouveau.

Le spectacle
Bâtir ensemble, donc. Sans autre issue. Comment trouver l’au-delà du spectacle ? Cela n’est vraisemblablement plus possible autrement que partiellement, localement, toujours à travers l’action.

Pourquoi la poésie?
Dès lors, les lieux que nous aurons à habiter seront des lieux à la fois hauts et profonds, lumineux et sombres, ouverts et protégés, denses et fluides. De boue et de lumière, mais sans mensonges. Là, en eux, vibreront ces questions. Traces, inachevées, de ce que nous aurons pu écrire ensemble sur la Terre.

Nous ne confondons pas la poésie avec le prestige.

Nous veillons.