L’architecture durable

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Vous avez dit durable ?

Nous parlons d’architecture durable. C’est effectivement le branle-bas de combat. On ne peut plus faire la liste des catastrophes écologiques que l’être humain, au cours de son évolution, laissera derrière lui. N’en témoignent que les gigantesques programmes engagés par l’agence spatiale et l’armée américaine, foisonnantes d’idées aussi délicieuses que la projection de particules d’aluminium dans l’atmosphère (juste quelques milliards de dollars chaque année, bien entendu), ou le déversement massif de nano particules de fer, dans les océans, capables de les asphyxier immédiatement, et, comme dit le général américain, « de provoquer artificiellement une aire glaciaire ».

On croit parfois rêver.

L’industrialisation du Monde

Si ce n’était que cela.

En deux siècles, l’industrialisation du monde a pulvérisé les milieux de vie de tous les êtres vivants, soumis à l’humain désir effréné de production, et modifié la biosphère en y projetant sans conscience ce qui apparaît bien aujourd’hui comme la mémoire de la biologie du monde, autrement dit de notre passé de premiers vivants (qui est bien notre passé n ’est-ce pas : de qui d’autre ?).

Plus gravement, et plus profondément encore sans doute, la civilisation occidentale dans sa mondialisation a étendu ses valeurs de domination sur la nature à l’homme lui-même, en tout cas à tous ceux qui auraient pu se révéler trop lents, ou trop rieurs: massacrant les Indiens, oubliant les esquimaux, traitant les nègres, et alcoolisant les survivants. Jusqu’en 1970, les aborigènes étaient des bêtes. Depuis deux siècles, cette industrialisation s’est aussi attaquée aux structures sociales occidentales mêmes, décomposant lentement ce qui faisait l’essentiel des vies humaines : une vie de relation, une écologie sociale, un tissu de soins prodigués, et qui constituait le milieu dans lequel les êtres humains pouvaient se développer.

Plus dramatiquement encore, cette industrialisation depuis le début du siècle s’est attaquée très consciemment à la culture. À travers la production massive des films, musiques, images surcodées, stéréotypées, les plus statistiques possible, l’objectif visé et avoué de cette entreprise de domination est la conscience individuelle : la fabrication industrielle d’individus les plus isolés par ce à travers quoi ils voient le monde : un écran. Ils deviennent alors les consommateurs les plus dociles et les plus heureux, afin que s’étende sans aucune question la grande machine : Welcome to Pig City.

Le milieu anthropogène

Ce qu’il nous faudrait comprendre, attachés que nous sommes nous tous ici encore à quelque désir de beauté sur la terre, c’est qu’il n’y a jamais eu que de l’architecture durable. Comme si les igloos des esquimaux, les tentes de cavaliers mongols, les greniers carrés des Dogons n’étaient pas durables. Pourquoi ? Parce qu’il fallait recoudre les peaux, ou qu’il fallait réenduire de terre après quelques années ?

De tout temps, les matériaux de l’architecture étaient des matériaux locaux, issus de la terre que les hommes savaient proche. L’architecture, depuis des dizaines de milliers d’années, a toujours été durable.

Ce n’est que depuis que l’industrie lourde a pu s’en emparer et en planifier la production de masse qu’elle n’est plus durable.

Plus profondément, cette écologie fondamentale de l’architecture et de tous les espaces bâtis et de tous les objets et de tous les vêtements de l’homme, cette écologie était aussi une écologie économique, sociale, culturelle, et spirituelle.

En effet, cette architecture était non seulement locale, mais surtout transmise. L’habitat de l’homme (même les habitats les plus nomades) durait plus d’une génération sans jamais polluer. Plus encore, il durait à travers la transmission immémoriale des savoir-faire des hommes. Ces savoir-faire, à bien y regarder aujourd’hui proprement inouïs, se transmettaient de génération en génération: construisant et reconstruisant sans cesse le monde, ils assuraient une profonde cohésion sociale, une véritable reconnaissance d’une mémoire commune, humaine.

Cette mémoire commune, inscrite dans tous les objets et tous les habitats des hommes, constituait le monde : le mi-lieu de vie des êtres : l’espace bâti, traversant les générations, et se renouvelant sans cesse, assurait la permanence de cette reconnaissance.

Certes, il fallait plus de temps pour aller de Vielsalm à Liège, surtout à pied si ceux-ci sont chaussés de sabots de bois. Il est vrai.

Esthétique entre Espace et Mémoire

Ce que nous voulons dire c’est que l’industrialisation occidentale, extériorisation de la volonté de puissance de l’esprit occidental, a déjà atteint son but. Il suffit de regarder l’indigence de nos campagnes, bords de villages, fronts de routes, pour voir que cette indigence n’est pas formelle : nous ne savons plus juger parce que nous ne savons plus construire. Le mal est fait. Ce qui constituait la mémoire des peuples, et donc de notre humanité, a subi en quelques décennies un gigantesque processus de lavage de cerveau collectif.

Or ces savoir-faire étaient des savoir-être, et le gage de la reconnaissance de notre appartenance à notre humanité commune. Évoluant lentement certes, en regard de notre « mobilisation infinie », mais alors, l’architecture constituait le temps : l’espace était reconnu en son humanité comme un espace vécu, partagé et transmis. Il n’était jamais séparé du temps puisqu’il abritait la mémoire des hommes.

Ces savoir-faire abritaient, dans l’espace, un sentir ensemble qui constituait la solidité sans cesse renouvelée du monde : en un mot sa durabilité. L’architecture (l’espace construit, vécu et partagé) n’était pas « durable », cela n’aurait eu aucun sens de le formuler ainsi : elle faisait durer le monde.

Le mal est fait, et il poursuit sa progression. Arrachés nos enfants à la vie qui les reliait, à cette écologie du temps qui est écologie sociale, en d’autres mots une culture, nos enfants arrachés s’abêtissent devant les programmes des industries « du temps de cerveau disponible ». Le mal progresse, c’est attesté aujourd’hui, dans la modification profonde des structures même du néo-cortex, dont les lésions corticales irréparables durant la croissance sont corrélatives du temps passé à voir la vie à travers un écran, plutôt que de la construire de sa propre chair. À l’autre bout de la chaîne, l’effet-retard de la destruction de la biosphère engendrera des catastrophes écologiques, mais aussi sociales et humaines.  La plus petite lucidité un peu informée a bien du mal à ne pas voir que les lambeaux de solidarités qu’il nous reste ne parviendront vraisemblablement pas à endiguer la guerre de tous contre tous qui s’engouffrera dans les manques de pétrole, d’eau, ou plus encore d’air respirable.

Éthique de l’espace et Micropolitiques

Il n’est pas donné à tout le monde d’assister à la fin d’une civilisation. Nous pouvons aussi dès lors en rire. La question est complexe pourtant. L’écologie n’est plus une question, ce n’est même plus une urgence. L’écologie ne pourra dès lors que retrouver ce qu’elle a toujours été : une science des relations économiques, sociales, politiques, culturelles. Transversales et anthropologiques dès lors dans le tissage même de ses composantes, qui sous-tendent notre « habiter sur la terre ».

Si habiter sur terre doit re-devenir durable, alors, l’architecture durable doit redevenir aujourd’hui politique. Capteurs solaires, isolation, maîtrise des flux de ventilation, orientation, calculs économiques même sur le long terme (vingt ans ?), …s’ils sont urgents aujourd’hui, ne changeront rien s’ils ne sont fondés sur une profonde réflexion, et corrélativement un profond engagement, sur la durabilité de l’espace : qui n’est rien d’autre que la question de son partage, et dès lors de notre responsabilité dans celui-ci.

Les pratiques et modes de construction que l’architecture utilise, les espaces qu’elle crée, les milieux qu’elle construit doivent redevenir des questions qui, pour être durables, doivent redevenir économiques, sociales, politiques, …en ce qu’ elles questionnent notre vivre ensemble.

Question éthique alors, ou plus exactement d’esthétique politique : comment assumer l’ensemble de ces aspects, dans leur entièreté, dans leurs complémentarités, dans leurs contradictions souvent. Comment engager ces réflexions dans notre travail quotidien. Je crois de plus en plus qu’il nous faut résolument tenter de revenir au local, de résister à l’uniforme, de défendre, et plus encore de constituer une attitude d’être qui chemine vers ce que Guattari appela l’écosophie. Au cœur même de la société de contrôle et de sa sclérose grandissante, au milieu des urgences écologiques, à l’encontre de la fabrication des consciences, il faudra non seulement remettre en question notre position d’architecte, mais reconstituer des communautés humaines.

Celles-ci n’auront, je le crains, aucun poids devant l’envahissement massif du capitalisme cognitif. Au début. Seules pourtant des communautés humaines locales, microsociales, et micropolitiques, pourront engager la guérison homéopathique d’une civilisation qui persiste à mettre à sac son propre milieu de vie, et à s’exploiter elle-même jusqu’à l’oubli d’elle-même. Il n’y aura alors qu’à reconstruire ce que la puissance visait au plus profond : la conscience humaine, et sa possibilité même : la mémoire. Lentement donc, reconstruire des lieux, des pratiques, des mémoires, qui seront autant de rencontres, de micropolitiques, et de culture retrouvée.

On ne nous a pas encore empêché de l’espérer.

Ce que nous avons sous les yeux, aujourd’hui, à tout le moins, c’est que ne seront durables, et de plus en plus, que les architectures et les espaces qui, ayant été construits sur cette inquiétude, portent en eux la trace de ces questions.

Eric Furnémont, 27 février 2008.