Pourquoi bâtir encore?

S’il suffisait de s’abriter.

Longtemps, par les anthropologues ou par les architectes eux-mêmes, par les politiciens et les administrations, l’architecture ne fut envisagée que comme cela : un abri contre les intempéries, une protection de la vie intime.
Or, avant tout, l’architecture constitue dans le temps un espace humain : c’est elle qui constitue dans l’espace, en transformant la Terre en Monde, la mémoire du futur, autrement dit c’est elle qui engrange les dimensions sociales, politiques, culturelles, du vivre ensemble sur la Terre.

Plus encore, cet espace humain, aujourd’hui assurément trop humain, constitue la mémoire des communautés passées. L’espace humain apparaît comme le tissu des valeurs, c’est-à-dire des savoir-faire, des communautés qui nous ont précédées. Et c’est lui, dans ses formes, qui transmet, et reproduit, à des échelles très lentes, les systèmes d’apprentissages qui structurent les hommes en tant qu’hommes.
Nous venons chacun de nous au monde à l’intérieur de ces valeurs, nous les incorporons, nous y grandissons, nous y aimons.

L’humanisation de l’environnement, l’humanisation de la Terre, a atteint aujourd’hui des proportions assurément insupportables. L’aube des catastrophes écologiques n’est que le signe avant-coureur de remises en questions radicales de nos fonctionnements sociaux et politiques, qu’il nous faudra affronter. Et ceux-ci, nous le pressentons aujourd’hui, ne sont que les passages obligés, douloureux, processuels et prometteurs tout à la fois, d’une remise en question radicale de notre ontologie. Cette ontologie, qui, jusque dans nos cœurs, forgea la destruction de l’Autre : des autres pensées, des autres tribus, des autres espèces, contaminant tout sous sa domination.

La pensée écologique ouvre aujourd’hui des questions sociales et politiques réelles. Ces pensées entrent en résonance avec le monde figé et étroit d’une politique entièrement soumise au capitalisme ambiant, et à sa pensée de la performance. Sans trouver le chemin (pas encore) vers des nouvelles formes de vie.
Nous voilà dans l’embarras, à tout le moins.

Pourquoi dès lors bâtir encore ?

Simplement parce que l’urgence n’a pas encore ouvert nos droits à questionner le spirituel. Ce spirituel contaminant des individus rois, dominants tout et pulvérisant tout sur leur passage. Cela changera. Nous le savons. Ils ne savent pas que nous le savons, mais nous y sommes déjà.

Nous aurons à changer notre manière de regarder, de sentir, d’agir et de penser. C’est notre spiritualité qui est en jeu, et elle est en jeu dans l’espace. Dans l’espace fini de la Terre.
Cette spiritualité, occidentale sans aucun doute, dominante et destructrice à l’extrême, est contaminante jusque dans les corps : il n’y a là plus de doute, nous le voyons tous les jours. Ces peurs, ces incapacités au changement, cette déréliction devant la puissance formatrice des idées.

Pour le dire encore autrement, il est question de concevoir autrement notre manière de vivre sur la Terre et de concevoir l’humain dans son rapport avec les autres espèces, les animaux, les plantes, les éléments la Terre entière. Il est question d’une écologie spirituelle à venir, avec ses implications politiques, sociales, économiques, locales, concrètes.
Une seule Terre. Et une seule histoire.
Dans tout l’univers, une seule destinée, et, pour chacun d’entre nous, une fois pour toutes. Comment tenir cela entre nos mains, comment l’accomplir ? Comment aujourd’hui être fidèle et juste ?
Si cela a encore un sens.
Souvent nous pouvons croire en regardant autour de nous que ces questions auraient perdu leur sens. Mais pourtant : Qui d’autre que nous aurait une quelconque idée de la liberté ? Ou de la responsabilité ? N’est-ce pas la même chose, tout compte fait ?
À moins que le plus perfide des nihilismes ne nous contamine, ce qui serait bien compréhensible, pourquoi encore bâtir ?

Parce que l’espace d’ici est le seul, et que l’espace nous manque.

Respirer de l’Autre nous manque.

On ne nous laisse pas vivre, contrairement à ce que l’on pourrait croire. On nous laisse hurler dans le désert et la désolation. Alors, un peu partout, surgiront des vies. Surgiront des formes de vie. Des vies de désirs, des vies en forme d’attente.

Désir d’Autre toujours.

Et ce désir est toujours, qu’on le veuille ou non, un désir d’espace. Des désirs pour des corps inscrits dans leur histoire propre, il est vrai. Mais inscrits dans l’espace. En dehors de cela, il ne reste que l’exil fatigué des consciences esthétiques et romantiques individuelles, attachées comme au radeau de la méduse à leur subjectivité subjective.

Mais tout est en l’espace.

Là se transformera le Pouvoir.

Désir d’espace, puisque là est le Lieu. L’espace est le lieu du Pouvoir. Si la terre est le lieu du pouvoir, de son inscription, de sa transmission inconsciente, elle est aussi, et elle sera, le lieu de l’émancipation. Nous ne l’oublierons plus. Nous savons qu’elle sera aussi le lieu de la justice : juste retour.

Pensées à prendre avec exigence et modération : pour ne tomber ni dans les communautarismes planétaires et les gouvernements de la multitude impersonnelle, gouvernement mondial qui combattrait un impérialisme contaminant par une illusion dépourvue d’échelle, de contact, de mains dans la terre, de pleurs, de sueurs, d’odeurs, de récoltes, de tendresses et de relations. Toujours situées. Et pour ne tomber non plus dans des fascismes faciles, si simples en fait, d’immunité repliée sur des quelconques nationalismes dont la forme de base, et extrême, n’est en définitive que l’individu. Cet individu infâme et construit. Isolé.

Il nous reste à bâtir la résistance.

À ce moment.

Alors, notre tâche aujourd’hui.

Ecologie matérielle
Supprimer les toxiques, s’informer sur l’origine des choses, savoir à quoi l’on se relie, prescrire, conseiller, mesurer, dans le bon sens du terme, certes, au cas par cas.

Énergie (s) et réseaux
Tendre vers l’autonomie vis-à-vis des réseaux. On sait que c’est irréalisable entièrement, aujourd’hui. Y tendre. Ces réseaux sont les pires outils de contaminations : ce sont eux qui nourrissent notre sentiment d’indépendance et de liberté.

Local
Chercher, traquer, construire le local. Qu’y-a-t-il là ? Ici ? Bâtir avec le plus proche, avec le moins possible, si l’on sait. La terre et les arbres, d’abord; la lumière, le soleil, l’orient dans les formes. Essayer.

Écologie sociale
Bâtir ensemble. Nous ne pouvons plus rien imaginer d’autre. Une écologie appliquée ne s’appliquera, justement, que par l’implication des individus dans des corps sociaux renouvelés, cherchant leur identité à leur échelle. Nous appelons de telles démarches de nos vœux. Nous y investissons notre regard, notre écoute, notre sensibilité, notre pensée, notre force.

Politique et processus
Cela se fait. Cela s’engage. Dans la confiance et dans la reconnaissance. Dans un ressentir ensemble.

Écologie spirituelle
Dans les communautés à venir, qui affronteront les catastrophes écologiques et sociales, est en germe une conversion. Un dialogue, un cheminement. Pour chacun des êtres. Dans sa reliance et ses systèmes de reconnaissance. Une évolution spirituelle propre, visible, palpable, que nous appelons de nos vœux, devant chaque aube.

Échelles
Reconversion massive si l’on veut. Elle le sera. Mais à différentes échelles. Échelles toujours locales et situées, toujours tissées, brutes et douces, de relations et d’amour.

Résister
Alors. Entrer en résistance. En assumant la violence que l’on nous fait. Se relever de cette destruction. Dans cette résistance sont impliqués tous les êtres. Des formules (magiques ?) sont à trouver pour habiter à nouveau.

Le spectacle
Bâtir ensemble, donc. Sans autre issue. Comment trouver l’au-delà du spectacle ? Cela n’est vraisemblablement plus possible autrement que partiellement, localement, toujours à travers l’action.

Pourquoi la poésie?
Dès lors, les lieux que nous aurons à habiter seront des lieux à la fois hauts et profonds, lumineux et sombres, ouverts et protégés, denses et fluides. De boue et de lumière, mais sans mensonges. Là, en eux, vibreront ces questions. Traces, inachevées, de ce que nous aurons pu écrire ensemble sur la Terre.

Nous ne confondons pas la poésie avec le prestige.

Nous veillons.

L’architecture durable

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Vous avez dit durable ?

Nous parlons d’architecture durable. C’est effectivement le branle-bas de combat. On ne peut plus faire la liste des catastrophes écologiques que l’être humain, au cours de son évolution, laissera derrière lui. N’en témoignent que les gigantesques programmes engagés par l’agence spatiale et l’armée américaine, foisonnantes d’idées aussi délicieuses que la projection de particules d’aluminium dans l’atmosphère (juste quelques milliards de dollars chaque année, bien entendu), ou le déversement massif de nano particules de fer, dans les océans, capables de les asphyxier immédiatement, et, comme dit le général américain, « de provoquer artificiellement une aire glaciaire ».

On croit parfois rêver.

L’industrialisation du Monde

Si ce n’était que cela.

En deux siècles, l’industrialisation du monde a pulvérisé les milieux de vie de tous les êtres vivants, soumis à l’humain désir effréné de production, et modifié la biosphère en y projetant sans conscience ce qui apparaît bien aujourd’hui comme la mémoire de la biologie du monde, autrement dit de notre passé de premiers vivants (qui est bien notre passé n ’est-ce pas : de qui d’autre ?).

Plus gravement, et plus profondément encore sans doute, la civilisation occidentale dans sa mondialisation a étendu ses valeurs de domination sur la nature à l’homme lui-même, en tout cas à tous ceux qui auraient pu se révéler trop lents, ou trop rieurs: massacrant les Indiens, oubliant les esquimaux, traitant les nègres, et alcoolisant les survivants. Jusqu’en 1970, les aborigènes étaient des bêtes. Depuis deux siècles, cette industrialisation s’est aussi attaquée aux structures sociales occidentales mêmes, décomposant lentement ce qui faisait l’essentiel des vies humaines : une vie de relation, une écologie sociale, un tissu de soins prodigués, et qui constituait le milieu dans lequel les êtres humains pouvaient se développer.

Plus dramatiquement encore, cette industrialisation depuis le début du siècle s’est attaquée très consciemment à la culture. À travers la production massive des films, musiques, images surcodées, stéréotypées, les plus statistiques possible, l’objectif visé et avoué de cette entreprise de domination est la conscience individuelle : la fabrication industrielle d’individus les plus isolés par ce à travers quoi ils voient le monde : un écran. Ils deviennent alors les consommateurs les plus dociles et les plus heureux, afin que s’étende sans aucune question la grande machine : Welcome to Pig City.

Le milieu anthropogène

Ce qu’il nous faudrait comprendre, attachés que nous sommes nous tous ici encore à quelque désir de beauté sur la terre, c’est qu’il n’y a jamais eu que de l’architecture durable. Comme si les igloos des esquimaux, les tentes de cavaliers mongols, les greniers carrés des Dogons n’étaient pas durables. Pourquoi ? Parce qu’il fallait recoudre les peaux, ou qu’il fallait réenduire de terre après quelques années ?

De tout temps, les matériaux de l’architecture étaient des matériaux locaux, issus de la terre que les hommes savaient proche. L’architecture, depuis des dizaines de milliers d’années, a toujours été durable.

Ce n’est que depuis que l’industrie lourde a pu s’en emparer et en planifier la production de masse qu’elle n’est plus durable.

Plus profondément, cette écologie fondamentale de l’architecture et de tous les espaces bâtis et de tous les objets et de tous les vêtements de l’homme, cette écologie était aussi une écologie économique, sociale, culturelle, et spirituelle.

En effet, cette architecture était non seulement locale, mais surtout transmise. L’habitat de l’homme (même les habitats les plus nomades) durait plus d’une génération sans jamais polluer. Plus encore, il durait à travers la transmission immémoriale des savoir-faire des hommes. Ces savoir-faire, à bien y regarder aujourd’hui proprement inouïs, se transmettaient de génération en génération: construisant et reconstruisant sans cesse le monde, ils assuraient une profonde cohésion sociale, une véritable reconnaissance d’une mémoire commune, humaine.

Cette mémoire commune, inscrite dans tous les objets et tous les habitats des hommes, constituait le monde : le mi-lieu de vie des êtres : l’espace bâti, traversant les générations, et se renouvelant sans cesse, assurait la permanence de cette reconnaissance.

Certes, il fallait plus de temps pour aller de Vielsalm à Liège, surtout à pied si ceux-ci sont chaussés de sabots de bois. Il est vrai.

Esthétique entre Espace et Mémoire

Ce que nous voulons dire c’est que l’industrialisation occidentale, extériorisation de la volonté de puissance de l’esprit occidental, a déjà atteint son but. Il suffit de regarder l’indigence de nos campagnes, bords de villages, fronts de routes, pour voir que cette indigence n’est pas formelle : nous ne savons plus juger parce que nous ne savons plus construire. Le mal est fait. Ce qui constituait la mémoire des peuples, et donc de notre humanité, a subi en quelques décennies un gigantesque processus de lavage de cerveau collectif.

Or ces savoir-faire étaient des savoir-être, et le gage de la reconnaissance de notre appartenance à notre humanité commune. Évoluant lentement certes, en regard de notre « mobilisation infinie », mais alors, l’architecture constituait le temps : l’espace était reconnu en son humanité comme un espace vécu, partagé et transmis. Il n’était jamais séparé du temps puisqu’il abritait la mémoire des hommes.

Ces savoir-faire abritaient, dans l’espace, un sentir ensemble qui constituait la solidité sans cesse renouvelée du monde : en un mot sa durabilité. L’architecture (l’espace construit, vécu et partagé) n’était pas « durable », cela n’aurait eu aucun sens de le formuler ainsi : elle faisait durer le monde.

Le mal est fait, et il poursuit sa progression. Arrachés nos enfants à la vie qui les reliait, à cette écologie du temps qui est écologie sociale, en d’autres mots une culture, nos enfants arrachés s’abêtissent devant les programmes des industries « du temps de cerveau disponible ». Le mal progresse, c’est attesté aujourd’hui, dans la modification profonde des structures même du néo-cortex, dont les lésions corticales irréparables durant la croissance sont corrélatives du temps passé à voir la vie à travers un écran, plutôt que de la construire de sa propre chair. À l’autre bout de la chaîne, l’effet-retard de la destruction de la biosphère engendrera des catastrophes écologiques, mais aussi sociales et humaines.  La plus petite lucidité un peu informée a bien du mal à ne pas voir que les lambeaux de solidarités qu’il nous reste ne parviendront vraisemblablement pas à endiguer la guerre de tous contre tous qui s’engouffrera dans les manques de pétrole, d’eau, ou plus encore d’air respirable.

Éthique de l’espace et Micropolitiques

Il n’est pas donné à tout le monde d’assister à la fin d’une civilisation. Nous pouvons aussi dès lors en rire. La question est complexe pourtant. L’écologie n’est plus une question, ce n’est même plus une urgence. L’écologie ne pourra dès lors que retrouver ce qu’elle a toujours été : une science des relations économiques, sociales, politiques, culturelles. Transversales et anthropologiques dès lors dans le tissage même de ses composantes, qui sous-tendent notre « habiter sur la terre ».

Si habiter sur terre doit re-devenir durable, alors, l’architecture durable doit redevenir aujourd’hui politique. Capteurs solaires, isolation, maîtrise des flux de ventilation, orientation, calculs économiques même sur le long terme (vingt ans ?), …s’ils sont urgents aujourd’hui, ne changeront rien s’ils ne sont fondés sur une profonde réflexion, et corrélativement un profond engagement, sur la durabilité de l’espace : qui n’est rien d’autre que la question de son partage, et dès lors de notre responsabilité dans celui-ci.

Les pratiques et modes de construction que l’architecture utilise, les espaces qu’elle crée, les milieux qu’elle construit doivent redevenir des questions qui, pour être durables, doivent redevenir économiques, sociales, politiques, …en ce qu’ elles questionnent notre vivre ensemble.

Question éthique alors, ou plus exactement d’esthétique politique : comment assumer l’ensemble de ces aspects, dans leur entièreté, dans leurs complémentarités, dans leurs contradictions souvent. Comment engager ces réflexions dans notre travail quotidien. Je crois de plus en plus qu’il nous faut résolument tenter de revenir au local, de résister à l’uniforme, de défendre, et plus encore de constituer une attitude d’être qui chemine vers ce que Guattari appela l’écosophie. Au cœur même de la société de contrôle et de sa sclérose grandissante, au milieu des urgences écologiques, à l’encontre de la fabrication des consciences, il faudra non seulement remettre en question notre position d’architecte, mais reconstituer des communautés humaines.

Celles-ci n’auront, je le crains, aucun poids devant l’envahissement massif du capitalisme cognitif. Au début. Seules pourtant des communautés humaines locales, microsociales, et micropolitiques, pourront engager la guérison homéopathique d’une civilisation qui persiste à mettre à sac son propre milieu de vie, et à s’exploiter elle-même jusqu’à l’oubli d’elle-même. Il n’y aura alors qu’à reconstruire ce que la puissance visait au plus profond : la conscience humaine, et sa possibilité même : la mémoire. Lentement donc, reconstruire des lieux, des pratiques, des mémoires, qui seront autant de rencontres, de micropolitiques, et de culture retrouvée.

On ne nous a pas encore empêché de l’espérer.

Ce que nous avons sous les yeux, aujourd’hui, à tout le moins, c’est que ne seront durables, et de plus en plus, que les architectures et les espaces qui, ayant été construits sur cette inquiétude, portent en eux la trace de ces questions.

Eric Furnémont, 27 février 2008.

Espace, anthropogenèse et esthétique

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Écologie, liberté et responsabilité commune

Nous éclate à la face un problème de civilisation sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Nous avons par nos activités profondément bouleversé les cycles de vie qui assuraient notre propre subsistance, et par là mis en danger réel notre existence même. Nous voilà confrontés à une vérité inouïe dans l’histoire de la vie : la question de notre responsabilité dans la possibilité de notre propre autodestruction, et par là même, devant ce que la tradition appelait le franchissement du Seuil : l’obligation de se regarder en face. L’humanité est sur le seuil, sur le seuil de la stupéfaction de sa propre destruction collective. Ce qui ne veut rien dire d’autre que devant le seuil de sa propre responsabilité, et donc de sa possible liberté.

Les bouleversements climatiques ont atteint déjà un degré que nos gouvernements irresponsables nous cachent, et les conséquences dramatiques qu’ils entraîneront restent encore sous-estimées par tous : six mètres de montée des eaux en 2050, un milliard de réfugiés climatiques, deux milliards d’êtres humains confrontés (pour ne pas dire décimés) par la sécheresse. Que faire ?

Les effets de serre sont déjà perceptibles dans bien des parties du monde. Les impacts des pollutions chimiques, les manipulations génétiques, la prolifération des organismes génétiquement modifiés sont quant à eux à peine envisagés. Il y a de fortes chances que les conséquences de ces manipulations effrénées sur le vivant ne deviennent conscientes qu’au moment de leur impact sur la vie même. Mais qui est prêt à abandonner son portable devant la désorientation des abeilles ?

Il y va pourtant bien d’un seuil : que ce soit le méthane de la toundra, ou la désalinisation des océans, l’impact des activités industrielles humaines sur l’organisation de la vie produisent des altérations qui se manifesteront par la nécessité vitale de la biosphère dans son ensemble de revenir à un équilibre, le plus rapidement que la vie le permette. Ces effets de seuils sont encore largement sous-estimés : par leurs accélérations, ils seront autant de la revanches du Bios sur notre aveuglement. Ils se dresseront pourtant, avec une violence pour les populations et les milieux de vie, à travers une légitimité dont la conscience ne nous effleure même pas.

Si aucun acte à lui seul ne peut résoudre le problème, aucun discours ne l’aborde pourtant dans sa complexité. Les attitudes de repli de l’écologie profonde, prétendant renouer avec une spiritualité ancestrale de lien, ignorent radicalement la question de la relation nouée depuis l’aube de l’humanité avec la technique. Le discours marxiste en fait tout autant, réduisant les possibles à l’aune d’une émancipation illusoire. Les discours de l’ingénierie verte, prétendant solutionner le problème à coups de capteurs solaires ou d’éoliennes, est vraisemblablement encore plus aveuglé sur le fondement du problème.

La question écologique est un problème de civilisation.

L’imminence de ces bouleversements est consécutive du projet de l’occident : ce qui apparaît aujourd’hui comme une arme de destruction massive, bouleversant les cycles de la vie à des échelles millénaires, s’enracine en fait profondément dans le socle épistémologique, philosophique et spirituel de l’occident. Pour y faire face et y répondre, c’est ce fondement même qui doit être remis radicalement en question.

Que l’on ne s’y trompe pas: Les décrets d’état d’urgence ne masqueront plus si longtemps la collusion monstrueuse des Etats avec l’idéologie du libre-échange des biens: l’Etat dans sa forme moderne est d’abord, et aujourd’hui presque plus rien d’autre, que le premier garant du libre commerce, autrement dit de la libre exploitation et de la libre domination. Que les Etats décrètent l’urgence, l’austérité pour tous et le soutien du grand capital, ou la fermeture des frontières aux migrants, … montre à suffisance qu’ils seront incapables de « gérer » lorsque ces bouleversements (et ce moment n’est pas si loin) percuteront les formes sociales actuelles.

Plus encore, les catastrophes que nos enfants devront affronter s’annoncent aussi sur d’autres plans : la décomposition radicale des structures sociales, le court-circuit des apprentissages ancestraux, la grande entreprise d’anesthésie de l’industrie culturelle transforment radicalement l’humain et les communautés, à des échelles inconnues jusqu’à ce jour.

Le capitalisme occidental, sur le socle de l’abstraction de l’Espace et du Temps, apparaît dès lors comme une civilisation de la Domination, sur la Nature et sur l’Homme lui-même, dramatiquement destructeur des structures fondamentales de l’appartenance irréductible de notre Etre au monde. Il devient dès lors impossible, sans être naïf, de ne pas soulever d’innombrables aspects perpétuellement occultés de la question. La destruction de l’environnement est corrélative de la production de système de valeurs, et surtout de l’idée de la possibilité de l’équivalence des valeurs. Cette production de l’équivalence des valeurs, qui est au fond l’absence de valeurs, est en elle-même responsable de la destruction et de la perte des patrimoines, c’est-à-dire des mémoires locales. Nous y reviendrons.

Elle l’est tout autant de ce qui s’enracine au plus profond dans le projet de l’occident : le projet de la domination est impensable sans la production de subjectivités normées, et par conséquent sans les dispositifs de productions corrélatifs.

Le grand projet en fin de compte pourrait bien être la grande anesthésie. La grande an-esthésie nécessaire, ce gigantesque lavage de cerveau et d’affects  organisé, devant servir à supporter le plus longtemps possible la grande entreprise de la domination et de la catastrophe planétaire.

Cela commence sérieusement à ressembler à une fin.

L’ignorance des hommes de la justice profonde liée à la Terre en tant que lieu de la vie n’en sera que plus dramatique lorsque sera venue l’heure de la conscience. L’urgence, l’impossibilité à agir sont des an-esthésiants encore plus puissants : A quoi bon ? Qu’est-ce que cela y changera ? Dancings-disco, stupéfiants, anesthésiants de toute sortes, se dévoilent sur le même plan que les séries de star-académies ; club échangistes et cocaïnes surfent sur les mêmes angoisses ; sport, idéologies de la performance et prestige font le reste. Nous avons atteint un niveau vertigineux de vide intérieur et de lien avec l’idée même de Sens.

La Terre est pourtant le lieu de la Loi. Aucune loi n’est apparue, à la responsabilité de ceux qui l’édictèrent, ailleurs qu’ici. Dès lors la question : comment pu se constituer cette grande entreprise de domination, corrélative du capitalisme ? Etrange destinée de l’avènement du moi, désorienté comme jamais, devant cette identité qui constitue son prestige, et qu’il n’a de cesse pourtant de continuer à remplir.

Il semble qu’il est temps de questionner la construction du Sujet en tant que porteur de vérité. Où est passé l’autre ? Où est passée cette altérité fondamentale, labilité ancestrale de l’individualité s’autorisant des contacts, des relations, des identifications et des liens. Se reliant. L’identité prétendue du moi, intériorité excarnée dégagée de ses responsabilités politiques et sociales, jouisseuse d’elle-même, de son autonomie illusoire, de ses possessions  et de son prestige, est construite sur la recherche spirituelle du moi porteur d’une vérité individuelle. Cet aveuglement, construit de toutes pièces afin d’établir le sujet isolable et isolé, signe l’aveuglement devant l’altérité fondamentale de l’espace, et la fuite devant la responsabilité et de l’engagement. Que cette identité se construise sur des idéaux bourgeois (la possession) ou anachorètes, il y va de la même illusion : nous existons parce que nous sommes porteurs en nous de la vérité, en Nous-Mêmes, donc en dehors du Relié.

Dès lors, de cette inertie à double visage se construit l’occidental béat et content de lui-même. Porteur d’une identité et ignorant de ses appartenances, fuyant devant cette immanence absolue et frémissante, le sujet s’abandonne à sa jouissance illusoire et dévastatrice sans plus d’angoisse.

C’est pourtant dans la volonté de faire science que s’enracine la catastrophe. L’extraction progressive du sujet est le corollaire obligé de la considération des objets en tant qu’objets, et l’ensemble de ses propositions se confond avec une épistémologie éperdue de la domination ignorante d’elle-même, tant elle se persuade de sa bonne foi.

L’état, dans sa forme moderne, est la structure magnifiée de cette imposture ravageuse. La liberté du commerce est, pour tout dire, le dernier des arguments justifiant le massacre : certes les Indiens, les esquimaux et les aborigènes sont attardés, mais ils ont quand même une âme. Nous ne les massacrerons que s’ils s’opposent à la libre exploitation et à la libre circulation dont nous possédons le droit, qu’ils ne s’opposent à la « libre » occupation de l’entièreté du Monde. Monde libre dès lors, et à tout jamais, d’une autre vision.

Cette esthétique du sujet ne porte en elle aucune raison de se remettre en question. Il y va de la production industrielle de sujets dont l’inconscience va de pair avec leur insertion dans les systèmes de consommation et de production. Là est la racine de l’objet de la domination de l’industrie culturelle : constituer en masse les sujets adaptés, repus et ignorants de la manipulation qui les constitue pourtant. Welcome to Pig City.

Espace

Le socle épistémologique de l’occident était pourtant parfaitement clair. Il s’agissait de construire les instruments de pouvoir nécessaires à la domination sur les autres peuples « barbares », esclaves par nature[1]. Un double mouvement constitue la domination et il prend de multiples formes: associant abstraction de l’espace et du temps avec la production du sujet, ce double mouvement veut s’arracher au discours mythique et faire science, tout à la fois. Depuis Aristote, autrement dit depuis que l’on discourt sur le discours des autres, la volonté de philosopher rime étrangement avec le paradigme abstraction/objet isolable/vérité, et ce vertigineux sujet isolable que la moindre conscience honnête cherche toujours. Temps et espace sont les contenants vides dans lesquels doivent se poser des objets, afin que se réalise le miracle attendu : la construction du sujet.

Sujet éclairé par l’enseignement qui n’aura plus, une fois celui-ci assimilé, qu’à se glorifier de l’abandon d’un discours magico-mythique qui constituait ses appartenances anciennes. Gaïa peut se replier sur elle-même, les dés sont jetés. On ne rêve plus la Terre : on la maîtrise.

Cette dimension symbolique de nos appartenances était pourtant encore présente sous forme d’ombre chez Platon. Ombre coriace s’il en est : « Chora », le lieu de la vie, forme matricielle de toutes les existences, espace de l’être qui ne rentre ni dans les sensibles ni dans les intelligibles, autrement dit le lieu de la vie miraculeuse que nous avons en partage, est le troisième terme, ce tiers inclus flou et indéterminé qui n’est ni spirituel et immuable, ni matériel et corruptible, inassimilable à toute philosophie dualiste, est en un mot la Mère des choses : la Terre vivante et habitée.

Aristote n’en fera qu’une bouchée : une fois la physique établie, c’est-à-dire la définition abstraite de l’espace et du temps, la dimension symbolique de notre appartenance sera, jusqu’au vingtième siècle, radicalement écartée. La physique d’Aristote, dans sa volonté de domination, renvoie au magasin des accessoires la dimension symbolique de notre appartenance au monde : la dimension matricielle de la Terre qui était jusque-là essentiellement participative. Et avec elle l’essentiel peut-être, qui alimentera les larmes de ceux qui seront obligés de nous suivre sur Terre : la reconnaissance.

Cette Matrice se constitue à travers notre appartenance obligée à elle, autrement dit à travers la reconnaissance de la mémoire commune et de son expression : le symbolique. Le symbolique n’est rien d’autre d’abord que la Présence en l’ici de l’absence des autres, présence sur terre, au creux des choses, de ceux qui nous précédèrent. A travers cette présence, Chora accueille dès lors en elle la responsabilité vibrant dans nos gestes de leur appartenance au flux continu de la vie. Elle se dissoudra lentement sans arrière-pensée dans la volonté de faire science.

Il faudra du temps pourtant pour que se réalise ce projet dévastateur. Tout résiste. Les plaines et les champs continuent de s’illuminer sous le soleil et la rosée, les rivières et les sources de chanter, les pierres de signer la présence, les forêts de se noyer dans leur profondeur. Les champs continuent de se compter en journaux, les chemins de se tracer entre les communautés à travers leurs paysages et de se compter en jours de marche, les arbres de parler des évènements et des croisements, bref les lieux de parler de rencontres. Les récoltes continueront longtemps d’être effectuées à la main, les outils d’être polis de savoirs, les paysages d’accumuler les savoir-faire, les feux de l’hiver de s’entourer de paroles d’expériences et de toute la vie vécue, les nuits d’engendrer les forces des jours futurs. L’espace entier continuera de vibrer de l’amour et de la guerre, des reconnaissances et des conflits, des mémoires et des naissances : en un mot, l’espace continuera encore longtemps d’être traversé d’appartenances et de reconnaissances. Il faudra attendre longtemps, jusqu’à la Renaissance, pour que s’individualise définitivement le sujet occidental.

C’est à la philosophie de Descartes qu’il appartient, symptomatiquement, d’avoir associé définitivement la géométrisation de l’espace et la vérité aveugle du sujet[2]. L’abstraction de l’espace, confondue avec l’étendue et par conséquent calculable, se constitue dans un même geste avec cette idée folle de vérité du sujet : c’est précisément par notre non-appartenance au monde, jusque dans la négation des processus vitaux qui nous animent, que nous pouvons avoir accès à la vérité et que se constitue notre tombeau : cette ontologie du cadavre.

Cette ontologie im-monde[3] dont le projet conscient est bien « la maîtrise et la domination de la nature » se donnera les outils nécessaires: la géo-maîtrisation, et la discrétisation du continu de l’expérience en éléments simples et mesurables. Transformée en calculs algébriques, puis en vecteurs, cette ontologie forme la base substantielle de tous les outils de domination actuels : théo-dolites aujourd’hui informatisés et reliés aux satellites, l’ensemble des ordinateurs et des  réseaux informatiques, les logiciels d’imagerie assurent la planification et le contrôle généralisé sur l’ensemble du globe.

Leibniz protestera. Il sera, lui aussi, à tort bien entendu (mais il faut bien avoir « raison »), renvoyé dans les cordes par Newton. Il faudra attendre la phénoménologie, avec Heidegger puis Merleau-Ponty, pour que soit requestionnée enfin notre appartenance irréductible au monde.

Ce qui caractérise ce mouvement initié avec l’Antiquité occidentale, et rejouée avec la Renaissance, est la nécessité, pour cette conception mécaniste du monde, de la conception d’un Dieu transcendant, extérieur à la Terre, et injectant en continu l’esprit et l’énergie dans le Monde. Étrange destinée que cette épistémologie : pour s’être rendu maître et dominateur à ce point, il aura fallu poser la vérité comme fondée dans l’absence de corps, qui est tout autant l’absence de liens.

Avec un peu d’attention pourtant, il n’aurait pas été difficile de voir que nous continuons de respirer pour penser (donc pour accéder au vrai), et que, tout sapiens qu’il est, l’homme ne se constitue jamais qu’une intériorité reliée :  espace intérieur en flux permanent, à l’intérieur duquel transitent et se transforment les matières du monde. Informations, matières, sécrétions, constituent les flux changeants sans cesse de notre corps vivant. Intériorité reliée, être vivant avant que de penser, marquant dans la conscience l’existence d’une extériorité certes, mais qui ne peut plus dès lors être objectivée.

Plus profondément encore, concevoir les flux et les interdépendances entre intériorité affective, psychique et spirituelle et intériorité au niveau biologique, rend indispensable de concevoir une écologie spirituelle (une écosophie disait Félix Guattari) qui l’insère immédiatement au niveau social et au niveau du sens. Cette écosophie, cette transversalité ontologique des écologies, oblige à concevoir une immanence absolue, dont la transcendance et l’historicité ne se manifestent qu’à l’intérieur d’elle. Une phénoménologie attentive des flux des éléments les ferait voir comme les supports silencieux mais vitaux de toute pensée et de toute organisation humaine : l’air que je respire est l’air de tous, l’eau qui me désaltère est l’eau de tous.

Personne ne possèdera les éléments.

Jamais.

Et dans cette folle prétention à la domination progressive des éléments, jusqu’au feu de l’énergie nucléaire, gît la racine de l’orgueil et de l’illusion de notre culture, aveugle sur les flux immémoriaux qui la traversent et la constituent.

Il suffirait pourtant de s’arrêter, un temps, et d’écouter.

Corps, corps vibrant traversé, nourri, lavé, informé, stimulé, apaisé ; de flux de nourriture, de liquides, d’air, de chaleur, de tendresses, de sourires, de contacts, d’échanges, desquels émergent, miraculeusement parfois, un état d’être conscient.

Anthropogenèse

Cette émergence est notre transcendance. Comme dans tous les milieux, la transcendance intérieure du milieu humain en constitue la vitalité. Dans le cas du milieu humain, cette transcendance est immédiatement sociale, politique, culturelle et spirituelle. Elle l’est parce qu’elle est toujours technique et immédiatement symbolique : l’extériorisation technique est toujours symbolique parce qu’elle nous fait d’emblée participer de notre milieu humain, qui fait que la Terre est Monde.

L’espace dans ce sens n’a jamais été ce contenant vide dans lequel sont posés des objets que contemplent et manipulent des sujets : la Terre ne sera jamais le lieu de la domination. Ceux qui le pensent encore l’ont mal compris : ils n’ont pas compris qu’il ne s’agit qu’une question d’échelle. Et donc de temps. Ils ne voient pas que la Terre porte en elle la Justice qui réintégrera ces bouleversements dans ses cycles de vie. Qu’importe, pour la Vie, le temps qu’il faudra. Les calculs de nos économistes planificateurs sont tous faux, mais ils ont envahi les consciences. Cela changera.

L’espace de la Terre est notre milieu, et le seul. Milieu constitué par le dépôt des objets humains, et milieu à l’intérieur duquel se sédimentent alors la présence de ceux qui nous précédèrent. L’espace de la Terre accueille et conserve la présence des morts passés sur terre avant nous, et constitue par là le milieu technique et symbolique dans lequel nous nous formons à notre tour. Milieu unique entre tous, milieu humain alors inouï pour qui sait le voir : milieu qui n’est humain que de cette permanence dans l’espace, de cette temporalité déposée là, de cet avoir-eu-lieu-avant qui persiste aujourd’hui.

Le regard plonge alors dans la profondeur de la reconnaissance, au sens le plus fort. Tout ce qui m’entoure, tout ce qui constitua mon intériorité d’humain en tant qu’humain est construit de la présence des autres, remontant à l’aube des temps.

Cette extériorisation technique déposée dans l’espace est toujours symbolique. Elle constitue par elle-même un fait anthropologique essentiel, pour ne pas dire le matériau même de l’anthropogenèse: une présence dans l’espace de toute l’humanité passée, qui se dévoile alors. Paysages, voies, lieux sacrés et de rencontres, maisons, ponts, barrages, églises, outils, ustensiles, livres, machines, …en un mot la Terre habitée n’est dès lors plus que cela : elle est le fonds, le support et le tissu des présences accumulées et enchevêtrées dans l’espace, et c’est ce fait-là qui en constitue le milieu humain.

L’anthropogenèse est par essence inséparable de son milieu de vie en même temps qu’elle le constitue.

L’histoire serait belle si elle s’arrêtait là : nous n’aurions inventé que les faux pour faucher les céréales, les pirogues pour pêcher, l’arc à flèche pour chasser, et, disons, la charrue…

L’anthropogenèse ne s’arrête pas, jamais. Elle fonctionne par seuils, à travers lesquels les inventions techniques conditionnent les structures sociales et les corps, en un  mot les comportements. Chaque extériorisation technique constitue en retour le milieu d’apprentissage à l’intérieur duquel les êtres humains vont vivre, et qu’ils vont modifier à leur tour par leur inventivité. Apprentissages et transmissions sont liés : nous naissons, apprenons et nous nous constituons, jusque dans nos corps, au sein de ce milieu humain.

Ces milieux technico-symboliques forment la trame historique vivante du fait humain essentiel : la transmission de mémoire et la responsabilité qui en découle.

Les nombreux seuils technico-symboliques que l’humanité traversa furent à chaque fois tout autant des grandes grammatisations[4]: une création de milieux renouvelés par les techniques et supportant l’évolution de l’humanité. Ces grammatisations furent toujours dans le même temps un court-circuit, instaurant une nouvelle donne, un nouveau milieu peuplé de nouveaux objets et de nouvelles techniques : de nouvelles possibilités d’apprentissages.

Les grammatisations industrielles (depuis l’imprimerie jusqu’aux derniers protocoles Internet) sont aujourd’hui toutes soutenues par des machines alimentées par l’énergie fossile. Cette très grande mutation de nos systèmes d’apprentissages depuis quelques siècles n’est pas même entrevue. Elle constitue pourtant des courts-circuits dans les systèmes d’apprentissages jamais égalés à ce jour, à travers les ruptures de temporalité que ceux-ci engendrent. En un mot, elle ont pris, par essence, la place d’une transmission collective, en construisant des milieux artificiels construits par des machines.

Que les grammatisations aient de tout temps constitué les subjectivités forme l’architecture du processus de l’anthropogenèse même. Mais les gigantesques structures de grammatisations actuelles, soutenues par une énergie fossile sans précédent, constituent le plus grand court-circuit, la plus grande coupure jamais effectuée dans la continuité de la transmission des savoirs, le milieu le plus idéal pour la construction industrielle du sujet isolé des autres et de son milieu.

Ce milieu humain est toujours déjà technique et symbolique parce qu’il se constitue à travers les affects des êtres qui, à travers eux, impriment dans leur corps l’essentiel de leur expérience : la mémoire. Or la mémoire humaine ne fonctionne pas sans affect. Elle est même, en son centre vivant, inscription et reproduction d’affects dans le corps.

Et voilà que se dresse aujourd’hui le seuil dont nous parlions tout à l’heure : les bio-pouvoirs, dispositifs organisationnels des apprentissages de l’humain au sein des sociétés, prennent aujourd’hui un tournant décisif : la domination physique étant entièrement aboutie sur toute la planète, c’est bien sur la conscience que les efforts industriels s’organisent. Pour pénétrer en son cœur, jusque dans le corps des hommes.

Pour continuer d’étendre leur domination, les systèmes de bio-pouvoirs se sont dotés de l’arme la plus efficace qui soit : la grande industrie médiatique. Celle-ci s’attaque aujourd’hui à ce qui faisait le cœur de la transmission : la reconnaissance affective de notre appartenance à la communauté humaine.

Esthétique et politique

Cette esthétique, au sens premier de construction d’affects au moyen de dispositifs organisés, se construit aujourd’hui sur des systèmes machiniques produisant de manière industrielle les affects les plus stéréotypés. Cette industrialisation des consciences, à peine aperçue, se constitue à travers la production d’une symbolique fabriquée industriellement. Cette grande fabrique industrielle de symbolique prend la place de la relation symbolique au monde qui de tout temps se constitua à travers les mécanismes de transmission au sein des communautés humaines. Elle constitue aujourd’hui un gigantesque court-circuit dans les apprentissages, c’est-à-dire dans les circuits longs de reconnaissance et d’appartenance à la communauté.

Cette reconnaissance passait pourtant toujours par des tissus d’attention et de soins, prodigués de manière locale aux choses et au monde. Ces gestes constituaient la substance vivante des communautés parce qu’ils constituaient une mémoire sociale, politique, culturelle et spirituelle et garantissaient l’insertion des subjectivités dans des ensembles plus larges. En un mot, les communautés humaines étaient traversées par des écologies hétérogènes, multiformes, changeantes et stables tout à la fois.

L’industrialisation des activités humaines est aujourd’hui aussi une gigantesque industrialisation de l’espace. Pas un lieu qui n’échappe au contrôle et à l’exploitation effrénée. En parallèle de l’industrialisation des consciences, cette industrialisation constitue la grande grammatisation des comportements à l’échelle planétaire. L’entièreté de l’espace se déploie comme un gigantesque spectacle où s’ébattent les corps solitaires apeurés par cet arrachement.

Cette esthétique industrielle de l’espace, soutenue par le système du capital, lui-même soutenu par l’épuisement de la Terre, marque la rupture avec la dimension fondamentalement anthropologique de notre spatialité.

Françoise Choay a analysé en détail et montré que cette esthétique défait radicalement ce qui apparaît bien comme une compétence anthropologique aussi essentielle que le langage. Compétence qui est en germe chez tout individu, mais qui ne s’actualise que par les apprentissages et la vie en communauté, qui ne s’actualise que par le plongeon de son propre corps, de sa propre vie, dans l’expérience vécue et répétée de gestes immémoriaux. Ces gestes, sans cesse déposés et sans cesse réappris, formaient la trame de la reconnaissance de notre appartenance à notre localité et à ses reliances. À travers ses cardinalités, ses orientations, ses temporalités, ses possibilités de rencontres et d’échanges, l’espace se constituait immédiatement (et ce fait anthropologique est sans origine) comme un espace de transmission et de reconnaissance, comme un espace d’appartenances. La Terre était le lieu de la Justice, du Combat certes, et du possible de l’Amour.

Le principe de l’état libéral, le principe de la libération du commerce (le fait de considérer la planète comme un terrain de jeu pour sa propre jouissance et son propre profit) porte une lourde responsabilité dans la décomposition de la dimension anthropologique de l’espace. Produisant en masse des habitants hagards d’une terre dévastée et sans plus aucun attachement, la doctrine de l’équivalence des valeurs a fondé d’un même geste l’idéologie du sujet isolé, de la conscience et de la vérité intérieure autonome, et de la liberté individuelle.

C’était, et c’est encore, masquer la dimension radicale d’une spiritualité et d’une conscience morale authentique : celle-ci ne se constitue que dans la reconnaissance de son appartenance à une communauté, à un espace, à des localités. Dès lors, au sein de cette communauté de commerce et d’exploitation devenue planétaire, de cette communauté de consciences devenue globale, le lien est rompu à tout le moins sur deux plans.

Il est à l’évidence rompu sur le plan de l’écologie fondamentale des biotopes et de la biosphère. La toxicité et les bouleversements que nous avons engendrés sont sans précédents dans l’histoire de l’humanité. Ceci devrait se régler, nous l’avons vu, à long terme, à travers la légitimité du Bios qui, au fond, n’a que faire de notre atermoiement à ce sujet.

Plus encore, et dans un avenir plus proche, nous nous apercevrons que le lien est rompu au niveau des affects, au cœur de cette sphère centrale qui assurait le lien entre la pensée et les actes, entre la conscience et le corps. Le lien est rompu au creux de notre poitrine, dans la reconnaissance du rythme commun de la respiration du monde, dans l’isolement des corps et des consciences entre elles et au sein d’elles-mêmes.

La légitimité avec laquelle la Terre Vivante rétablira l’équilibre ne nous apparaît pas encore dans toute sa puissance. La libération de l’humanité de la Domination sur le Bios passera pourtant par l’obligation de reprendre en nous, jusque dans nos actes, les conséquences de la destinée et des choix spirituels de la civilisation occidentale. Nous n’aurons pas d’autre choix que cette métamorphose intérieure ou l’extinction de l’espèce. Il est trop tard pour être pessimiste.

Il est temps d’abandonner radicalement dès lors l’idée d’une solution globale. Il n’y en a pas. Il n’y en aura jamais. L’idée d’un gouvernement mondial est le dernier des leurres d’une civilisation à l’agonie.

On ne nous a pas encore interdit de l’espérer : la libération de la Terre passera par la reconstruction de communautés : communautés de communes, à échelle locale, et reliées entre elles, autonomes autant que possible dans leur subsistance (que restera-t-il de nos réseaux d’alimentation ?). Ces communautés se trouveront devant une tâche grave : assurer la transmission à l’intérieur d’un monde en déroute et d’un système de valeurs à bout de forces.

À nos yeux, elles ne pourront l’accomplir qu’en assumant la dimension polaire de ce qui constitua l’épuisement de la biosphère, des écosystèmes, et des structures sociales : en assumant la reconstitution locale d’une anthropologie de la non-domination. Dans la re-création de Lieux, auxquels il faudra revenir, se niche peut-être alors une vraie conscience locale, douloureuse assurément, de notre appartenance commune à un monde. C’est ici, et maintenant, que se joue notre responsabilité.

Communautés renouant avec les apprentissages, communautés d’êtres renouant avec leurs propres corps, communautés renouant avec la reconnaissance de l’implication de leurs gestes sur le social, communautés réparant en leur sein le karma de l’occident. Communautés constituant, à travers les épreuves et leur biographie, des apprentissages renouvelés, reliés et conscients. Une anthropologie de la non-puissance est à construire, et est en germe dans tous les mouvements de communautés, mêmes éphémères, qui s’érigent contre cette Domination que nous ne pouvons plus supporter, mais que nous devrons métamorphoser.

La loi de la Terre n’est pas la loi du plus puissant.

Eric Furnémont

Novembre 2009


[1] Aristote, Politiques

[2] On ne peut mieux dire…voir Descartes, Méditation Seconde

[3] Heidegger, Etre et Temps

[4] Derrida bien sûr, mais aussi Sylvain Auroux et Bernard Stiegler

Conférence à Louvain 2006

Espérer apporter quelque chose en vingt minutes est difficile. J’irai donc vite. Parler du contexte en architecture ne signifie-t-il pas que nous en avons radicalement perdu le tissu qui donnait du sens à nos actes ?

« c’est seulement lorsque nous pouvons habiter que nous pouvons bâtir » : Dans une conférence intitulée « bâtir habiter penser » Heidegger rappelle que bâtir et habiter sont intimement liés dans la langue : le voisin, celui qui habite à coté, étant bien celui qui a construit, là, à côté de moi.

Heidegger a montré que Habiter le monde est donc dès lors le trait fondamental de l’Etre ; nous sommes parce que nous sommes là, c’est à dire ici, c’est à dire dans un monde qui est partout et qui pourtant n’est qu’ici; et aujourd’hui plus que jamais, au cœur de ce déracinement qui autorise toutes les mutilations de notre paysage, nous sommes parce que nous habitons la Terre.

Habiter c’est être voisin. Et pourtant n’est-ce pas la pensée lucide du déracinement qui est un appel à l’Habiter ? C’est la pensée du déracinement, la pensée de cette perte du lien qui nous liait au plus lointain à travers le plus proche, qui permet de ne plus voir ce déracinement même comme une misère.

Le problème est-il réellement nouveau ? Définir un contexte pourrait bien être un piège : Suffit-il de constater que nous bâtissons les pires paysages de l’histoire de l’humanité pour retrouver par l’extérieur les règles qui permettraient d’entrer de nouveau en contact avec lui ?

Nous poserons qu’il n’en est rien : ce serait nier que les vomissements consécutifs à la spéculation effrénée sur la Terre et l’espace, ne sont que le signe visible de l’exploitation à mort de la Planète, culminant dans le désastre environnemental qui nous attend.

La proposition est que cette incompréhension de plus en plus visible du paysage, du contexte, est le signe d’une problématique plus vaste et plus profonde.

Nous pouvons trouver l’image de notre propos dans l’intervalle entre le Timée de Platon et la Physique d’Aristote , où se joue à la fois l’abandon de la pensée mythique et symbolique et la première volonté de faire science.

Platon, parlant de la création du monde, nous dit que le lieu est non pas l’endroit où sont les choses, mais ce qui situe les choses : Pour Platon encore, le lieu, qu’il appelle Chora , est ce par quoi les choses accèdent à l’existence. Ce lieu est aussi la Terre, qui possède cette double dimension à la fois de génitrice et d’intermédiaire. La Terre est la Matrice des choses, le lieu où elle les fait naître, et l’intermédiaire à la fois indispensable et créateur, entre les principes immuables des choses et leur réalité.

Réceptacle, Matrice articulant les Mondes, Nourrice-Empreinte des idées, en un mot la Chora –Terre est analogue à l’Ame du monde, qui reçoit, fait vivre, intercède, protège et accueille.

Il ne faudra pas plus d’une génération pour qu’Aristote, engageant le premier travail scientifique, évacue cette cosmogonie, qui s’articule autour d’une géosophie, et d’un même geste évacue la féminité primitive du sentiment d’appartenance et de reconnaissance de la Matrice- Ame du Monde Nourricière, pour définir le lieu comme la limite immobile du corps enveloppant.

Il dissout ainsi dans la science l’ontologie d’un genre particulier que tout le passé avait accordé à la terre, cette terre qui était aussi le Lieu qui accueillait les images.

De cette définition sortira toute la science moderne de la géo-métrie, les corps pouvant être définis par leur limites immobiles, qui sont dès lors des quantités continues et mesurables.

Sautons cette longue période du Moyen Age, où certes l’autorité intérieure se confond avec les commandements divins, mais où les champs se comptaient encore en jours de travail, que l’on appelait un journal, parce qu’il représentait l’espace rectangulaire du travail journalier d’un homme : c’est à la renaissance que ce passage aboutira à la géométrie cartésienne, définissant les corps comme res extensa, polaires de la res cogitans, définitivement mesurables par tout cogitans digne de ce nom.

Le calcul algébrique, transformant cet espace mesurable en vecteurs et qui est à la base de tous les logiciels de dessin que nous utilisons tous les jours sans y penser, et de toute la géométrisation de la planète, culmine pourtant dans l’œuvre d’un des textes fondateurs de la science contemporaine dont l’auteur a en vue le but de toute connaissance : la maîtrise et la possession de la Nature.

Si la catastrophe a dès lors une origine, où à tout le moins une histoire, qui remonte aux temps les plus éloignés de l’écriture et de la volonté de faire science qui imprégna l’occident, on peut alors voir la problématique environnementale comme rien d’autre que la longue histoire de la création de l’homme, de l’homme se formant, se hissant hors des règnes de la nature.

Ce hissement pourtant ne se fait pas seul. En aucun cas il ne tombe du ciel, ni n’émane simplement de la Nature : il se fait en construisant ce que nous appellerons les objets techniques, ou plus exactement les systèmes techniques.

L’histoire de ces systèmes techniques de maîtrise toujours plus avancée, qu’ils avancent jusqu’au cœur de la vie à travers les manipulations génétiques, ou jusqu’au cœur des constellations et des comètes, est l’histoire d’une extraordinaire excarnation qui est aussi synonyme de la création du monde en tant que monde. Monde technique au sens large, civilisé, dont nous ressentons aujourd’hui que la déterritorialisation engendre des objets qui atteignent un tel degré d’autonomie que nous ne pouvons qu’en pressentir, même confusément, le danger.

Danger, car nous savons déjà qu’il y a de fortes chances pour que Notre Matrice Nourrice n’accueille cette maîtrise qu’avec réticence, puisque ce qu’elle commence à nous faire sentir n’est plus ignoré que des aveugles et des sourds.

Dès lors, si ces constats sont un tant soit peu pertinents, c’est la question du contexte qui devrait être élargie :

Comment en effet ne pas voir :

la problématique énergétique et la performance des bâtiments à la fois reliée au cours du pétrole, à la guerre en Irak, et à la possibilité de laisser la porte de la terrasse ouverte parce que l’on court après le ballon, comment ne pas voir l’architecture s’élevant de terre comme construction faite de matériaux qui ne pourront jamais que être issus de la terre, quelle que soit leur degré de  transformation.

Comment ne pas voir ces matériaux mêmes aujourd’hui comme les produits de systèmes techniques élaborés par des logiques de plus en plus autonomes, en un mot décontextualisées, et par cette autonomie même, décontextualisants.

Comment ne pas voir ces systèmes techniques maintenus en place par l’ acceptation muette et sans vergogne des individus, occupés qu’ils sont chacun à tenir la tête hors de l’eau, même et peut-être surtout s’ils n’ont pas choisi de résister ?

Comment en effet ne pas voir cette résignation muette comme l’étouffement progressif par le système technique économique-spéculatif-industriel qui construisit le monde contemporain, comme l’étouffement de la participation, et, à travers la perte de cette appartenance commune que nous avons perçu comme un long processus d’excarnation, comme corrélatif de la mort de la communauté, dans le sens où cette communauté matrice avait toujours un paysage réservoir de mémoire reconnu comme bien commun et non comme objet, et par là comme objet de profit ?

Dans ce sens, la mort qui nous a déjà atteint est une mort esthétique, une mort centrale d’un ressentir ensemble aujourd‘hui agonisant, mangé de tous les cotés par une économie spéculative autonome, et par une industrie culturelle fournissant à l’envi du prêt-à-penser.

Dès lors, couleurs et textures ne parlent plus ; Matières mesurables, calculables, extensives, et transportables,  elles ne disent plus leur intensité, le jour et la nuit, les saisons dont elles sont issues , le doux ou le fort, leur mémoire millénaire, la joie du lisse ou du rugueux, de la patience du travail des mains de l’homme, d’une attente, d’une rencontre et surtout d’un étonnement. On comprend mieux dès lors pourquoi ce contexte n’est plus reconnu, puisque le paysage n’est plus ressenti comme matrice commune, c’est à dire comme réservoir de mémoire et comme gardien du temps.

Les matières qui érigent pourtant les surfaces de notre intimité et de notre vivre ensemble, n’ont plus dès lors ni proportions ni échelle : elles ne servent plus à accueillir la lumière, ou le chant du mystère d’exister sur la terre pendant ce temps si court.

De ce tableau peut-être noir, il semble qu’il reste pourtant un espace, un espace encore inexploré, qui pourrait ne pas être un retour au passé, un passé qui ne reviendra jamais.

Il pourrait apparaître de manière toujours plus cruciale que le problème écologique est bien un problème culturel trouvant sa racine dans la conception profonde d’une Terre exploitable jusqu’à l’épuisement, et par là qu’une nouvelle image de l’habiter sur Terre soit à construire. Ainsi entendu, le contexte d’un lieu pourrait se trouver lui aussi élargi aux êtres humains et à leur conscience même, et apparaître comme un problème éminemment politique, au sens premier du terme de l’art de vivre ensemble.

Cet ensemble est aujourd’hui planétaire ; chaque litre de mazout consommé participe à la fois du réchauffement de la planète, de la spéculation boursière, des guerres construites de toutes pièces et de l’exploitation d’un Tiers-monde qui en constitue encore la presque totalité.

Nous avons dit que cet Avoir-Lieu était notre nécessité. Il s’agit bien alors d’un problème politique : les choix des critères de ce qui doit être reconnu comme validant le contexte d’une architecture, par le fait même de ces choix, est toujours politique. Prétendre ne pas en faire, c’est à dire produire des objets esthétiques qui négligeraient cet élargissement, est peut-être la pire des politiques, celle du retranchement de l’auteur de projet, du maître de l’ouvrage, ou du promoteur, dans un processus d’élaboration ayant d’autorité, et par avance, déterminé ces choix.

Que ces choix soient surdéterminés par les valeurs de profit ou par l’industrie culturelle est une évidence qui fait ressortir la nécessité urgente de reconsidérer l’esthétique même, en la ré-incluant dans un sentir ensemble qui dès lors est à construire.

Problème politique puisqu’il s’agit de notre MI-LIEU de vie, puisqu’aussi il est réellement au centre de l’urgence écologique et d’une béance culturelle que nous ne savons comment combler. Il pourrait aujourd’hui être le lieu de l’attention première, le lieu de faire vivre l’ouverture éthique à partir de laquelle pourraient se créer des espaces où l’être humain pourrait vivre sa responsabilité, qu’il s ‘agit aussi dès lors de poser radicalement devant nous comme une anti-esthétique d’une pseudo conservation d’un contexte.

Aucune solution écologique ne se mettra en place de manière suffisamment rapide  afin d’ éviter la catastrophe, aucune culture humaine ne naîtra sur les attitudes totalisantes de cette exploitation effrénée.

L’urgence me semble dès lors ailleurs :, il semble qu’il ne nous reste qu’un Art social à inventer, à la fois méthodique et anarchique, j’entends dégagé de tout principe posé de l’extérieur et par quiconque, une aesthésis, un sentir ensemble partagé, une création et une science des relations, qui consisterait dans le mouvement même de son autocréation participative, abordant dans son autogenèse à la fois la créativité des êtres humains et les résistances du passé.

Comment dès lors prétendre qu’un objet puisse encore exister par soi-même. Il ne peut plus s’agir dans ce sens de créer des objets, fussent-ils adéquats. Mais Aborder les projets en l’abscence de tout projet, transformer le contexte en pure altérité, en pur il y a, dans une volonté d’effacement ancré, dans l’intensité de la conscience que c’est dans la conscience du combat qu’elle se forge elle-même et que se construiront les lieux porteurs de sens.

Il s’agit peut-être alors pour chacun de résister : à sa mesure, à son échelle et avec douceur. Parce que plus personne ne peut nous dire comment faire. Ces Dieux qui guidaient la communauté, et ce climat (mais n’était-ce presque la même chose) sont partis.

Nous voilà libres en apparence, mais voilà qu’ils reviennent.

La participation alors ne peut se construire que sur les consciences. Et ce devenir politique se fonder sur le postulat qu’il n’y a de conscience que dans les individus libres, libres de métamorphoser cette longue aventure d’éveil de la conscience et de maîtrise de la Nature, en une conscience libre et partagée de notre Matrice commune.

C’est bien elle, à travers les forces de ce que nous appelons le climat et qui n’est rien d’autre que sa vie, le temps en fait, qui deviendra notre contexte, à jardiner comme dit Gilles Clément, élargissant la tâche à une anthropologie de la non puissance, du respect, de l’accueil, de la participation et de la reconnaissance, en un mot en une écosophie qui n’a comme seule clé que la conscience humaine dans son intériorité.

Je sais à quel point engager de pareils propos peut paraître utopique, déplacé, et assurément éloigné de ce qui se vit dans les administrations, dans le monde politique, et dans les entreprises.

Pourtant, notre questionnement est bien en train de devenir planétaire, le globe sillonné en permanence de localisations satellites, la stratosphère habitée par des réseaux d’informations qui ne nous appartiennent plus : dès lors  l’absence de centre de notre univers matériel contemporain fait radicalement de tous les lieux le centre du monde : si le centre est partout, il fait de chaque être humain impliqué le centre de la solution à apporter en un lieu, le centre libre de produire lui même sa volonté de participer avec l’Autre à la lente construction de cette conscience commune  et partagée qui n’existe pas encore.

Cette conscience du défaut de communauté, pour celui qui la vit, est d’abord un drame : un abîme de séparation sans solution.

De cette écosophie au cœur politique constitué de communautés participatives libres reconnaissant en elles le passé commun d’une humanité qui les fonde, apparaîtra alors la Terre somme sujet.

L’adéquation au contexte, ou le contraire, dès lors s’évanouit comme fiction, tout entière qu’elle était uniquement redevable du passé, pour se métamorphoser en réponse synthétique de toutes les forces présentes en un lieu : paysages et formes, mais aussi société, histoire et culture.

Cette intériorisation-clé fondée sur ce défaut de communauté humaine est un processus : c’est à travers ce processus même que se construirait une inversion complète des valeurs en une anthropologie engagée, bien au delà des problématiques formelles, qui est, dans le monde de la création d’espace dans sa presque totalité soumise à la spéculation.

Cela n’est pas dire autre chose que la nécessité d’un changement d’attitude, un art politique du vivre ensemble à inventer, quelle que soit de toute manière l’issue de la colère des forces dont nous avons négligé à la fois la puissance et l’équilibre fragile. L’architecture redevenant dès lors le corps physique conscient de la communauté inscrivant dans sa permanence notre mémoire commune, signifiant notre appartenance au monde, notre liberté de l’avoir reconstruit consciemment, et rejaillissant dès lors sur les corps des hommes qui y vivront leur temps à leur tour : une architecture réservoir des temps futurs qui dira la pensée des hommes et de leur responsabilité.

Une architecture homéo-pathique, porteuse des informations de cette conscience renouvelée de notre appartenance. Le contexte d’une architecture n’étant rien d’autre que ce qui s’écrit avec elle dans son processus d’élaboration même.

J’oserais dire alors que c’est dans l’absence de règles autres que l’engagement sincère dans l’expérience, et dans l’écoute de l’expérience partagée et radicale du non-savoir que réside l’ouvert vers cette communauté du vivre ensemble sur terre, engageant à la fois son propre retournement  et l’éclaircissement de cette Terre qui nous concerne tous.

La terre habitée

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La destruction dramatique de l’environnement est chaque jour plus alarmante. Nous y assistons chacun, pour une grande part, de manière impuissante. On ne peut plus faire la liste des catastrophes écologiques que l’être humain, au cours de son évolution, laissera derrière lui. En deux siècles, l’industrialisation du monde a détruit les structures écologiques de la biosphère, pulvérisé les milieux de vie de tous les êtres vivants, et soumis l’ensemble de la planète à son désir effréné de production.

Cette décomposition des chaînes de relations complexes que sont les écosystèmes ne sont pourtant que la partie visible de modes de relation au monde profondément destructeurs, ancrés dans l’attitude et la pensée de tout l’occident.

Bâtis depuis plusieurs millénaires (depuis la “volonté de faire science”) sur un socle épistémologique positiviste, les modèles comportementaux d’une mondialisation aveugle se sont étendus à la terre entière, aux mers, aux océans, à l’air, et ont envahi tous les peuples.

En outre, depuis deux siècles, cette industrialisation s’est aussi attaquée aux structures sociales occidentales mêmes, décomposant lentement ce qui faisait l’essentiel des vies humaines : une vie de relation, une écologie sociale, un tissu de soins prodigués, et qui constituait le milieu dans lequel les êtres humains pouvaient se développer.

Plus dramatiquement encore, cette industrialisation depuis le début du siècle s’est attaquée très consciemment à la culture. À travers la médiatisation de tous les vécus, l’industrialisation de la culture est en passe de réussir son objectif : l’anesthésie de ses sujets. À travers la production massive des films, musiques, images surcodées, stéréotypées, l’objectif visé et avoué de cette entreprise de domination est la conscience individuelle : la fabrication industrielle d’individus les plus isolés par cela même à travers quoi ils voient le monde : un écran. Ils deviennent alors les consommateurs les plus dociles et les plus heureux, afin que s’étende sans aucune question la grande machine : la machine à consommer.

Six mètres de montée des eaux en 2050, soit un milliard de réfugiés climatiques. Un tiers de la population du globe confrontés (pour ne pas dire décimés) par la sécheresse.

Che fare ? Les bouleversements sociaux et culturels auxquels nous aurons à faire face nous atteindront sûrement avec une acuité et une exigence encore plus grandes que les défis environnementaux.

Pas d’espace sans temps

L’espace vide et abstrait, tel que théorisé définitivement par la géométrie cartésienne, pourrait bien apparaître aujourd’hui comme l’outil le plus efficace de la domination du capitalisme culturel et comme l’instrument de son entreprise d’uniformisation. Et le désastre de ne pas concerner uniquement la biosphère, la décomposition des structures sociales ou l’idée même de culture, mais les structures mêmes de ce qui commence à apparaître en creux à travers sa disparition même. Il pourrait atteindre au cœur ce que Françoise Choay a appelé notre compétence d’édifier : dimension anthropologique aussi fondamentale que le langage, faculté humaine de transformer, chaque fois localement, la Terre en Monde, d’y naître, de le façonner, d’y vivre, de le pratiquer, de le transmettre.

L’espace humain est un espace habité, habité d’usages, de pratiques et de savoir-faire. Ces savoir-faire, à bien y regarder aujourd’hui proprement inouïs, se transmettaient de génération en génération. Construisant et reconstruisant sans cesse le monde, ils assuraient une profonde cohésion sociale, une véritable reconnaissance d’une mémoire commune, humaine.

L’espace humain n’est pas seulement un écosystème : il est fondamentalement un espace tissé de mémoire. Il n’est pas seulement rempli à ras bord de temps, il est rempli de temps vécu. Espace des gestes des êtres humains passés avant nous sur la terre, lieux construits par ceux-là aujourd’hui morts, que nous habitons à notre tour.

Cette mémoire commune, inscrite dans tous les objets et tous les habitats des hommes, constituait le monde : le mi-lieu de vie des êtres. Et l’espace bâti, traversant les générations, et se renouvelant sans cesse, assurait la permanence de cette reconnaissance.

Espace, anthropogenèse et esthétique

L’exposition veut mettre en lumière la dimension fondamentalement anthropologique de l’espace, à travers l’œuvre de l’architecte Lucien Kroll, et la démarche de l’artiste-pédagogue Jean-François Pirson.

Toutes deux révèlent, chacune à leur manière, que l’espace n’est pas ce contenant vide dans lequel se situent des objets et que manipulent des sujets. Il est ce qu’Augustin Berque appela un écoumène. Un milieu de vie tissé de temps, un espace technique toujours symbolique, qui est le lieu de notre apprentissage d’être humain sur la terre.

Ce milieu humain, socle de notre constitution d’humain en tant qu’humain, est dès lors immédiatement un milieu social, politique, culturel. Il est traversé de structures de reconnaissance, du possible de la rencontre, d’espaces de liberté et de parole. Dans ses espaces de rencontre, dans ses interstices entre le corps et le monde, dans ses multiplicités toujours locales, dans ses diversités de climats, d’histoire et de culture, dans son infinie richesse d’adaptations toujours renouvelées, l’espace humain est fondé sur ce que Jean-François Pirson appelle des valeurs d’usage. Il se tisse dans ce que Lucien Kroll appelle une écologie sociale, politique, psychologique et culturelle. Il n’existe qu’à travers la multiplicité de ses aspects, dans la diversité des comportements, que tout à la fois il accueille et façonne.

Le cheminement et l’Autre

Et c’est à travers cette multiplicité que se dévoile la dimension anthropologique de l’espace. Sédiment des gestes et des choix des communautés qui nous précédèrent, les diversités culturelles (qui sont autant de pratiques et de possibles des corps, tout à la fois) se signent par cette faculté universelle de l’anthropos à façonner son monde et sa culture. Ces diversités culturelles manifestent à la fois de l’irréductibilité de notre culture à sa spatialité, l’essence vitale de son ancrage sur Terre, et surtout la permanence toujours différenciée de cette faculté à travers les époques et les cultures. Toujours locales. Toujours différenciées.

Dès lors, construire des espaces humains ne peut se faire sans questionner son altérité fondamentale. Un lieu n’est pas une propriété : il est toujours de l’Autre, tissé de cette altérité, de cette présence toujours actuelle et toujours virtuelle de l’Autre. L’espace devient lieu à travers la considération pour autrui.

La démarche de Jean-François Pirson met en lumière cette présence : arpentant des lieux, depuis son appartement, sa rue, ses ateliers pédagogiques, les plateaux de Mongolie ou les villes du Moyen-orient, Jean-François Pirson photographie et note inlassablement l’irréductibilité des pratiques spatiales à une industrialisation brutale et sans scrupules. Ses photographies montrent ce que l’espace garde en lui de vitalité insoumise au cœur de la mondialisation.

Parfois même, ces architectures du désastre, mais vivantes, que Jean-François Pirson photographie avec amour, peuvent apparaître en lien avec une méthodologie en apparence chaotique mais très organisée qui génère des espaces tendus d’histoire dans l’œuvre de Lucien Kroll.

L’Autre et le Temps

Cette altérité est inscrite au plus profond dans une volonté d’aviver la dimension temporelle de l’espace. Il y va pour nous, dans ces deux démarches qui procèdent en apparence de directions opposées, d’une même recherche du sens. “Ecrire l’espace supposerait d’écrire le temps conjointement, car l’expérience de l’un est indissociable de celle de l’autre” 1. Cette temporalité irréductible de l’espace, temporalité que Jean-François Pirson pratique en marchant, en photographiant, en dessinant, s’inscrit aussi dans la démarche esthétique de Lucien Kroll, en ce qu’il met en place, par sa méthodologie même (elle-même fondée plus en avant sur un questionnement profondément humain et politique), la possibilité pour les habitants de renouer avec la construction de leur propre espace.

Le coeur du temps humain est d’abord celui d’une esthétique politique.

Vivre ensemble : L’usage et le rythme

Cette valeur d’usage, volontairement écartée par les planifications dures, par les systèmes d’exploitation de l’espace et les systèmes de production industrielle du capital, ne peut être retrouvée que par des praxis. Pratiques du corps, du corps engagé consciemment dans l’expérience, indissociablement liée au corps de l’Autre.

Lucien Kroll et Jean-François Pirson ont en commun de se mouiller, d’investir leur vie et leur corps dans l’expérience, de chercher, pour l’un, à faire en sorte que chaque habitant retrouve et se réapproprie son propre espace et sa dignité à travers le processus créatif, pour l’autre, que sa démarche aide, à titre d’exemple, à renouer avec cette faculté d’appropriation élémentaire et fondamentale, aujourd’hui menacée.

Ces deux œuvres parlent des valeurs d’usage en regard de la planification généralisée (les espaces vivants sont des espaces pratiqués), la profondeur du temps inscrite dans nos lieux devant la spéculation et le profit, la dimension humaine de notre habiter-sur-la-terre, cette part irréductible de notre appartenance commune qui en constitue le mystère et la saveur.

S’y dessinent alors toujours des rythmes plutôt que des formes, et l’échec visible des mécanismes de domination que prétend mettre en place la société de contrôle : ou plutôt des formes qui sont toujours, dès le premier regard, des tissus de relations. Multiples, enchevêtrées, inscrites : des rythmes. Qui disent, parlent, et chantent parfois.

Ordres et désordres

Dans les lieux choro-graphiés par Jean-François Pirson, transparaît la Vie de l’espace, et son irréductibilité aux tentatives d’ordonnancement de l’industrialisation. Au cœur d’un désastre qu’il montre planétaire, sourd cette Vie qui toujours nous interpelle : derrière l’ordonnance des planifications du mouvement moderne, cette grande tentative de banalisation de nos lieux de vie, Jean-François Pirson ne montre pas une œuvre : il œuvre lui-même à une transmission de notre appartenance corporelle à la Terre en tant que monde fini, et seul lieu de la vie.

Lucien Kroll, dans son engagement éthique et sa méthode de travail, génère des espaces qui semblent, après quelques années, déjà investis d’un temps immémorial. Il montre lui aussi par sa pratique qu’il est possible de se positionner en tant qu’intermédiaire sensible : réceptacle de l’Autre dans sa différence, vecteur du possible des existences multiples, des différences, des cultures des hommes.

Rien de cela ne va dès lors sans assumer des contradictions, autant dire des tensions issues de rapports. Transmettre une esthétique signifie alors intégrer, au plus profond, les dimensions ancestrales de notre spatialité, pratiquées jusqu’il y a peu sans conscience, pour tenter de retrouver ces liens qui fondaient notre existence : ces lieux qui nous relient à l’Autre, à notre appartenance commune et pourtant toujours locale d’être humain.

Cette question de l’usage, qui est au fond la question de la valeur (une valeur radicalement opposée à la pseudo équivalence des valeurs du système de la production industrielle capitaliste) renvoie à une vision matricielle de la Terre habitée, habitée de manière toujours particulière, locale, précise, mais toujours par essence partageable. L’espace de cette Terre, devenue Lieu, est ce que nous avons en partage.

Regarder-Ecouter

Il convient alors de re-garder, et d’être à l’écoute. Au cœur d’un navire qui semble parfois sombrer, être à l’écoute reste le lien de et vers ce nulle part, envers cet ingouvernable, que seuls nous avons à relancer sans cesse. Regard et écoute s’enregistrent et se nourrissent mutuellement d’une ouverture, dons d’un possible. C’est à travers celle-ci que “cela” passe, d’un regard en écoute, d’une écoute qui regarde, considère, s’efface, et dès lors existe. Il faut, comme dit Deleuze, beaucoup de temps pour oser parler en son nom personnel : parce que cela n’existe vraiment que lorsque nous sommes flux et relation entre forces. Lien.

Corps et engagement

Qu’elle enregistre “choro-graphiquement”, comme il la définit lui-même, les traces et la puissance de la vie inscrite dans l’espace, la méthode sensible de Jean-François Pirson passe par l’investissement de son propre corps dans la perception de ces dimensions. Qu’elle cherche inlassablement aussi à ouvrir la constitution des espaces à la participation des habitants, la méthodologie de Lucien Kroll se fonde sur un même souci de réappropriation.

Voilà dès lors des œuvres qui parlent aussi de l’engagement. Engagées dans l’expérience d’une spatialité toujours inscrite dans le temps, elles sont fondamentalement processus. Loin de proposer une lecture figée de l’espace et de notre spatialité, elles interrogent le processus dans l’expérience, au cœur même du processus.

Écriture

De même qu’une esthétique consciente de son altérité fondamentale ne va pas sans engagement personnel, les textes de Lucien Kroll et de Jean-François Pirson transmettent une esthétique qui se constitue aussi dans un rapport à l’écriture et à la poésie. Comme si l’engagement n’allait pas sans distance, sans la nécessité pour ces pratiques de se distancier malgré tout, de se ré-ancrer sans cesse dans un rapport à l’écrit et à la conscience qui ne se fonde que pour autant qu’il s’exerce à s’en extraire. Pour mieux s’y replonger à chaque fois, mieux nous aider sur le cheminement qui est le nôtre.

L’indéterminé

Les liens sont nombreux entre ces deux œuvres.

“Il n’est plus temps de fabriquer des objets mais de «laisser se créer» des lieux, des milieux, des paysages, des continuités, des diversités, des mouvements, des complicités, des œcuménismes, des perméabilités, des banalités, des échelles d’intervention de «grandeur conforme», … des solidarités des parties entre elles, des coopérations empathiques…” 2. Devant la grande entreprise d’uniformisation du mouvement moderne, avec toutes les dimensions politiques que cette volonté d’uni-forme comporte, l’œuvre de Lucien Kroll réalise une irréductible diversité complètement opposée à l’esthétique architecturale dominante.

Si cette diversité est visible immédiatement, si la temporalité inscrite dans les espaces qu’il construit l’est tout autant, approfondir les dimensions de la méthode ne relève pas de l’évidence, précisément parce qu’il ne s’agit pas d’évidences (cet immémorial privilège du visible, de la forme et de l’inerte), et que le travail de Lucien Kroll est le fruit d’une méthode qui ne consiste pas à projeter ses phantasmes sur le monde et à obliger les autres à vivre dedans.

La difficulté est réelle de présenter l’espace humain, justement et précisément parce qu’il n’est pas, et ne sera jamais, une représentation. Il fallait donc éviter de présenter des concepts. La méthode facile consistant à repérer les “concepts” clés et les obsessions créatrices du “créateur” (l’idéologie de l’individu isolé est tenace, et, même si cela semble contradictoire, va avec les uniformes), de les isoler, puis de présenter des projets à l’image de ceux-ci. On l’aura compris, cela n’était pas seulement impossible, cela aurait été l’inverse de ce que nous désirions.

Il restait alors la difficile tâche à montrer l’hétérogenèse pratiquée consciemment par Lucien Kroll dans ses architectures, sa volonté opiniâtre de réhabilitation, les dimensions écologiques essentielles de son travail, la dimension politique de son attitude. L’hétérogenèse et la complexité ne se représentent pas. Elles se vivent, et se pratiquent. La question urgente de l’écologie et des ressources trouve dans les méthodes participatives qui président à sa pratique les dimensions multiples et enchevêtrées d’une écosophie appliquée.

Les jardins de Simone Kroll, jardin de leur maison de Bruxelles et d’Ardèche, parlent eux-mêmes de la même chose : leur volonté de “déhomogénéiser” est tout aussi visible, l’entente des différences croît dans la lumière.

“Indéterminé, informe, sauvage, créatif, incontrôlé, contagieux…” sont les mots employés par Jean-François Pirson pour évoquer (sans cerner) ce qu’il appelle le Vague.

Comme dans les méthodes participatives développées par Lucien Kroll, Jean-François Pirson montre que c’est l’existence de l’indéterminé qui permet le questionnement.

L’existence irréductible de bidonvilles, lieux rescapés au creux desquels peuvent encore se constituer des imaginaires, montre à l’envi l’échec de la tentative de contrôle, de maîtrise et de lissage de l’urbanisme moderne. La planification urbaine, écartant volontairement les espaces de rencontre, ne proposant plus que du lisse et du froid. Mais les espaces de rencontre se planifient-ils ?

À Damas ou à Ans, cet indéterminé, en voie de disparition, n’en n’apparaît pas moins comme un irréductible. Le terrain vague est un archétype, comme il le souligne. En lui se niche “le plein, de vie, de possibles imaginaires, de chemins hasardeux, de rencontres fortuites” 3, et son œuvre montre à la fois le grand lissage des politiques urbaines (et par conséquent des comportements), leur relation avec le pouvoir, et la résistance fragile mais essentielle des humains à cette entreprise de contrôle.

Éthique, Esthétique et Politique

Si ces images sont toujours sensibles, si ces lieux arrêtés sur deux dimensions nous interpellent, c’est qu’ils portent, au-delà de leur propos, de leurs constats et de leur engagement propre, une dimension centrale profondément éthique, et politique. C’est que, toujours différents, toujours différenciés, les lieux que Jean-François Pirson visite et que Lucien Kroll construit, parlent de notre appartenance commune à cette terre que nous avons en partage, de l’urgence d’un retournement de notre regard, de la nécessité d’autres attitudes et d’autres ouverts.

La dimension poétique de l’architecture de Lucien Kroll tient à sa méthode et à son engagement qui est politique, au sens le plus profond du mot : questionnant par son attitude même une reconnaissance commune qui ne peut passer que par le partage sensible de l’expérience. C’est à travers la participation que se construisent les espaces, parce qu’il en a toujours été ainsi depuis l’aube des temps, et que l’éclipse que devra être la modernité n’occultera pas.

En miroir, la dimension critique et politique du travail poétique de Jean François Pirson tient elle aussi à sa méthode, dans le sens premier.

Le moyen poétique de “lier sa vie à l’étendue de notre humanité” 4 révèle dans sa démarche son acuité et son essence politique : l’espace de la Terre doit-il inexorablement devenir le lieu de l’exclusion, de la domination et du profit ?

Aussi, en ces temps de plus en plus mobiles et de plus en plus étroits, au cœur des tentatives d’uniformisation des êtres et des pratiques, l’espace, à travers eux, continue de parler. De transmettre un espoir d’une résistance, fondée sur la reconnaissance de notre appartenance à cet espace de vie fini : l’avoir-lieu de la Terre des hommes.

L’espace de la terre est le lieu infiniment différencié de notre appartenance à elle. Rendre possible cet avoir-lieu ne pourra se faire qu’à travers le partage retrouvé de cette appartenance commune. Et c’est cet espoir que nous avons aujourd’hui de plus précieux.

Eric Furnémont

1 J.F. Pirson, Dessine moi un voyage, La Lettre Volée, Bruxelles, 2006, p.28
2 Lucien Kroll, texte pour l’exposition
3 J.F. Pirson, Terrain Vague, Façon de Voir, Lège, 2008
4 J.F. Pirson, Terrain Vague, Façon de Voir, Lège, 2008

Bâtir ou creuser

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Bâtir … ou peut-être creuser.

Toujours plus profond dans le mystère de l’Espace, qui n’est rien d’autre que le mystère de notre existence sur terre.

Les axes de notre travail sont des questions, aussi profondes et larges que nous le pouvons.

Chaque projet d’architecture est un projet de Vie, et donc une réponse intuitive et synthétique aux interrogations qui le portent et le fondent, en un Lieu et un Temps unique.

Ecologie.

Nos actes pour construire se doivent participer de notre conscience planétaire s’ils ne veulent pas être inclus dans le processus de mort de notre planète. Pour le bien-être des hommes qui vivent dans ces espaces, et pour la Terre.

Fonction et Forme.

Essayer d’approcher l’essence de chaque espace, ses lois intérieures.
Créer des espaces qui épousent, dialoguent, confrontent le corps de l’Homme. Le mettent en mouvement.
De quoi avons nous réellement besoin? Et quel est notre Désir vrai?

Processus économiques, chantier, processus social.

Comment notre humanité a-t-elle pu oublier le mystère qui préside à son existence physique ?
Nos questions économiques sont trop souvent des questions à court terme, dont est absent le respect pour cette Vie qui nous anime tous.
Si l’architecture est le miroir d’une civilisation, comme le furent nos cathédrales, les tentes nomades du désert et les greniers carrés des Dogons, quelle sera dans mille ans l’image de nos villes et de nos campagnes dans les yeux effarés d’un enfant venant au monde ?
Nous ne pouvons développer une architecture nouvelle et modifier notre rapport à l’espace sans modifier radicalement les relations entre tous les acteurs de la construction.
Le chantier est le lieu de ce combat.

Rien de tout ceci ne réaliserait de l’architecture si le résultat physique, à travers la perception de l’espace (où sont incrustés sa force, son sens, son authenticité, son équilibre) n’était pas notre But.

Couleur Texture Échelle.

Sont les trois aspects fondamentaux et derniers à travers lesquels nous entrons en contact avec l’espace. Ce sont les matériaux réels de notre travail.

Proportion Lumière Ombres. Et l’espace peut résonner.

Nous espérons que notre architecture ouvre des chemins vers des questions humaines : bâtir d’abord pour l’Homme plutôt que de réaliser un style, bâtir pour un être humain plus entier, plus relié, plus vivant.

Unité et Diversité.

Chaque projet est une réponse unique à ces questions. Chaque élément du projet devrait se développer dans sa direction propre, sans jamais oublier la loi de la totalité qui le gouverne. Atteindre l’unité du projet, sa plus grande clarté, sans jamais perdre le caractère de chaque partie. La force de l’architecture est dans cette tension.

Chemin de vérité

L’architecture est le souvenir de l’humanité : nous bâtissons aujourd’hui le corps physique et la mémoire du futur. Puissions-nous toujours à la fois résister et proposer, avec force et douceur. Rejeter la séduction et la laideur pour cet harmonie tendue, crête entre deux versants.
Approcher  la réalité des matières, des substances, des détails avec un émerveillement toujours neuf, enclore un peu de silence en un lieu…

Nous essayons de bâtir des espaces où sont incrustés à la fois notre recherche éternelle et éperdue de Beauté, et ce goût intense pour le Réel.
La joie et la gratitude d’exister proviendront toujours de ces instants et de ces lieux où ces deux mystères – présences inaccessibles – se rencontrent.

Ce chant alors….